Tiens ! c’est trop idiot la manière dont on conduit les affaires de mer.

Le Pamir est allé tout droit sur Moudros. Il n’a rien débarqué du tout. Tu ne peux pas avoir une idée du déballage qu’il y a dans tout le pays. On évacue partout. Adieu Constantinople et la fin de la Turquie ! Adieu Gallipoli, les Dardanelles, la côte d’Asie ! Adieu tout ! Tout ça s’en va à Salonique, le matériel et le personnel qui n’a pas claqué ! On va sauver la Serbie s’il n’est pas trop tard. Suvla est vidé. Les Anglais y ont laissé des millions de matériel auquel ils ont fichu le feu. Seddul-Bahr, Kum-Kalé, on emballe tout pour former une armée d’Orient, et ce n’est pas trop tôt qu’on ait pensé à mettre du monde à Salonique, sans quoi je me demande où les Boches se seraient arrêtés. Il paraît que c’est une idée de notre Président du Conseil. C’est rudement chic qu’il ait mis le doigt là-dessus, car il y a plusieurs mois que l’affaire des Dardanelles était cuite. Avec une armée à Salonique et une armée franco-anglaise, on empêchera les Boches de descendre. Qu’est-ce qu’ils pourraient nous embêter en Méditerranée s’ils avaient la Grèce et le Péloponnèse, je me le demande. Mais tout ça c’est encore de la politique.

Le Pamir attend à Moudros. On prend tous les bateaux vides pour évacuer à tour de bras. Nous, nous sommes pleins comme une huître, et on nous laisse ici parce que toute la place est prise à Salonique. Où est-ce que nous pourrons bien débarquer notre marchandise, nos avions, notre boustifaille ? Je n’en sais pas plus long que toi. Ce qu’il y a de certain, c’est que rien de ce que nous avons pris à Marseille n’arrivera à destination. Oh ! cela pourra toujours servir à l’un ou à l’autre, mais tout est chambardé dans ce pays-ci et tout ce que le Pamir pourra faire, c’est de débarquer nos cales sur le quai où on lui dira, sans s’occuper de ce que ça deviendra. Tout ça, mon pauvre vieux, n’est pas très gai.

Combien de temps va-t-on rester ici ? Fourgues se démène, mais cela n’avance à rien. Les autres bateaux vont et viennent, le Pamir ne reçoit pas d’ordres. Je souhaite qu’il aille à Salonique, histoire de voir ce qui se passe de ce côté-là. Mais depuis le début de la guerre rien n’est arrivé de ce qu’on attendait. Alors, je m’en contrefiche, aussi longtemps que je ne vais pas à La Rochelle.

Au revoir, vieux, j’ai reçu ta dernière de Bizerte où l’Auvergne était au bassin. Tu me racontes pas mal d’histoires de l’armée navale. Je voudrais bien te dire ce que j’en pense, mais un bateau va partir pour Malte et je vais lui passer cette lettre-ci. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il me semble que cela ne va pas plus fort sur les navires de guerre que sur les patouillards genre Pamir. Dieu veuille que sur terre, et dans la politique, et dans la diplomatie ils soient plus malins que nos chefs de mer ! Ce qui me console, c’est que les Allemands sont encore plus courges que nous ; sans quoi étant donnés leur préparation et nos ratés du début, il y a longtemps qu’ils auraient dû nous boulotter. Ne l’ayant pas fait, ils n’y réussiront plus. Sur cette pensée consolante je te souhaite la bonne année et j’espère que nous nous verrons en 1916. Je t’embrasse.

TROISIÈME PARTIE

Algérie, 30 janvier 1916.

Mon cher ami,

Devine qui j’ai rencontré hier. Je te le donne en mille. C’est Blangy ! Tu te demandais comme moi ce qu’était devenu ce farceur-là, qui ne nous avait pas donné signe de vie. Je suis tombé sur lui sous les arcades et j’ai commencé à l’attraper salement. Il m’a répondu que c’était toi et moi qui étions de grandes flemmes, attendu que nous avions des loisirs et que lui n’en avait pas eu. Enfin, j’ai vu qu’il n’a pas changé, et qu’il a toujours son poil dans la main pour écrire. Comme il avait sa soirée libre, on pris l’apéritif ensemble et il a invité Fourgues à dîner. Il n’a plus peur, Blangy, depuis qu’il commande un chalutier ; il traite Fourgues d’égal à égal. Pendant le dîner il nous a raconté ses aventures, et il y a de quoi remplir un almanach.

Il commande depuis six semaines un chalutier grand comme un piano, à moitié pourri, avec un canon gros comme une sarbacane, et qui ne serait pas capable de courir après un sous-marin boiteux. Ils sont pas mal comme cela en Méditerranée, dit Blangy, surtout ceux qu’on a mis sur les côtes d’Afrique et de Tunisie. La moitié du temps, il y a quelque chose qui ne va pas : gouvernail, drosses, servo-moteur, condenseur, pistons ou chaudières, et on répare tout ça comme on peut. Le reste du temps on rencontre des tempêtes dont les sous-marins se contrefichent, mais qui empêchent de naviguer ces pauvres mouilleculs de chalutiers. Alors tu vois ce que ça peut être la surveillance contre les sous-marins. Heureusement que les journaux disent que dans trois mois il ne restera plus un sous-marin boche, tellement on leur en a coulé. Blangy n’est pas de cet avis. Fourgues non plus, moi non plus. Nous pouvons bien t’écrire ça, mon vieux de l’Auvergne, car j’ai comme une idée que tu en penses autant ; nous ne sommes pas des officiers nous quatre. Blangy m’a dit de t’envoyer bien le bonjour, et il a bien ri quand je lui ai dit qu’à toi, le navigateur, on avait joué le même tour qu’à lui, de te mettre derrière un canon au lieu de t’envoyer sur la passerelle. Il te souhaite d’avoir aussi un chalutier ou autre chose qui te fasse naviguer. Il est très content, malgré ses avatars sur son rafiot pourri. Il se sent vivre. La fièvre et les rhumatismes sont partis ; et il n’attend que l’occasion de seringuer un sous-marin, à moins que ce ne soit lui qui le soit.