Je t’ai assez rasé avec Blangy, et je reviens aux aventures du Pamir, depuis Moudros jusqu’à Alger, c’est-à-dire depuis un mois et demi. Tu dois être étonné de me voir t’écrire si vite : je vais te dire pourquoi tout de suite. On a cueilli en mer des embarcations du cargo Mer-Morte, de la même compagnie que nous, qui avait été torpillé la veille. Dans cette embarcation il y avait Villiers, le mécanicien de la Mer-Morte, et le patron a autorisé Fourgues à le garder à bord. Comme ça je lui ai passé la moitié de mon travail, c’est-à-dire la machine, et j’ai un peu plus de temps devant moi. Je pourrais t’écrire davantage à moins que cela ne t’ennuie, auquel cas tu n’as qu’à me prévenir.
Tu te souviens que, quand je t’ai écrit, le Pamir était en carafe à Moudros avec du chargement pour un lot d’unités militaires variées. Je te garantis que le chargement n’est pas arrivé à destination parce que nous sommes tombés en plein remue-ménage. Tout le monde fichait le camp de là où il était, Gallipoli ou Asie. Les uns rentraient en France, d’autres en Égypte, la plupart à Salonique pour l’armée d’Orient, et personne ne pouvait nous dire quoi faire de nos trois mille tonnes et de nos six caisses d’avions. Fourgues est allé voir l’amiral français, puis l’amiral anglais, puis le chef de base française et puis le chef de base anglaise, et toutes les autorités. Tout le monde lui disait : « Le Pamir ? le Pamir ? Trois milles tonnes ? Matériel de guerre ? six avions ? Quoi faire de vous ? Vous demandez des ordres ? »
« A quoi cela sert, alors, disait Fourgues, d’avoir des amiraux et des chefs de base dans le pays où ça chauffe, s’ils ne sont pas capables de prendre une initiative et demandent des ordres à Paris pour une pauvre barque de trois mille tonnes ? » Tu penses que les ordres ne sont pas arrivés. On avait bien d’autres chiens à fouetter, à Paris ou à Londres. Nous y serions encore, si un beau soir Fourgues n’avait dit pendant le dîner :
— Mon petit, tu vas pousser les feux, et nous filerons au jour avec le convoi du matin. Nous irons à Salonique. Là ils auront tout de même besoin de matériel puisqu’il paraît que l’armée d’Orient va rentrer dans la Bulgarie. Quand le Pamir sera sorti de Moudros, ils ne nous rattraperont pas puisqu’ils ne veulent pas nous donner la T. S. F., et l’on verra bien à Salonique.
Il a fait comme il a dit, Fourgues. Le Pamir a appareillé au jour, s’est fourré derrière quatre patouillards qui sortaient du barrage, et personne n’a bronché. Fourgues rigolait sur sa passerelle.
— Tu vois, petit ! l’amiral français croit que j’ai des ordres du chef de la base militaire. Le chef de la base, que j’ai des ordres de l’amiral, et eux deux ils auraient laissé moisir ma cargaison, tandis que demain le général Sarrail sera bien content de la recevoir.
Peut-être que Fourgues avait raison. Mais peut-être aussi, quand ils ont vu partir le Pamir, l’amiral et le chef de la base ont pensé que ce n’était pas trop tôt d’être débarrassés de ce joueur de trombone, et se sont dit qu’il aille se faire pendre ailleurs. Fourgues a dit que ça lui servirait de leçon, et que, désormais, quand les autorités ne sauraient pas quels ordres lui donner, il se les donnerait tout seul, parce que ça le dégoûtait de faire gagner par jour des mille et quinze cents balles aux actionnaires sans rien faire.
Le Pamir est entré le lendemain matin à Salonique, parce qu’on a poireauté la moitié de la nuit devant le barrage de la rade. Ce n’est pas trop tôt que les amiraux français se soient mis à mettre des filets à l’entrée des rades, au lieu de faire comme au début de la guerre, où les sous-marins n’avaient qu’à venir. Tu peux m’en croire, mon vieux : les Allemands ont découvert cela avant nous, et les Autrichiens aussi, dans leurs ports de la mer du Nord, de l’Adriatique et de la Baltique ; et ils en trouveront bien d’autres pour lesquelles nous serons en retard de six mois ou un an. Ce qui m’épate, c’est que j’ai causé avec pas mal de jeunes marins de votre marine de guerre, et qu’ils voient tout cela très clairement. Quand je dis jeunes marins, c’est des gens entre trente et quarante-cinq ans, de ceux que les Anglais appellent déjà des old Fogeys[6]. Dans la marine française, ces vieilles badernes n’ont pas encore le droit d’avoir une opinion et pourtant ils y voient clair. On ne peut pas dire qu’ils ne connaissent pas leur métier, puisqu’ils n’ont fait que ça depuis dix-huit ou vingt ans. On ne peut pas dire qu’ils ne sont pas capables de commander, puisqu’en Angleterre ils commanderaient déjà une escadre ou une base navale, et qu’on voit couramment un vieux lieutenant de vaisseau français de quarante-cinq ans à trois galons aller demander des ordres à un jeune amiral anglais de quarante-deux ans à trois étoiles. Le contraire n’a jamais lieu. Est-ce que par hasard les Français ne seraient pas aussi malins que les Anglais ? Dis-moi si c’est ton opinion ou bien, après ton contact avec la marine de guerre, si tu penses que les amiraux français ne tiennent pas du tout à rajeunir les cadres supérieurs ? Je te dirais bien aujourd’hui tout ce que je pense là-dessus, et Fourgues aussi, mais je vois que ma lettre n’est pas encore finie rien qu’avec les histoires du Pamir et ce sera pour une autre fois.
[6] Vieilles badernes.
Il s’est trouvé que notre camelote a été rudement la bienvenue à Salonique. Les bonshommes de la guerre nous ont sauté dessus comme si on avait été des sauveurs. Des canons, des affûts, et des pioches et des pelles et de tout ce que le Pamir avait dans le ventre, il paraît qu’on n’en a pas de trop en Macédoine, d’autant plus que c’est la même chose pour tous les bateaux que pour le Pamir. Il y a des centaines de mille tonnes à transvaser d’un point à un autre, et personne n’ose prendre des initiatives, parce que le matériel de guerre dépend du grand quartier général de France ; que le grand quartier général n’est pas sur les lieux et ne donne pas d’ordres, mais que, quand on donne des ordres sur place, il n’est pas content et donne des ordres contraires, et qu’il n’y a pas moyen que ça marche avec un système comme ça. Alors tu penses si on a trouvé que Fourgues était un type à la hauteur d’abouler ses trois mille tonnes sans que personne ait eu à les demander. On n’a pas mis longtemps à nous vider. Mais c’est surtout les six avions qui ont été les bienvenus. Personne ne savait où ils avaient bien pu passer. Les six autres que le Pamir avait laissés à Marseille avaient été renvoyés d’urgence sur le front français, où il y a de la casse, et où il paraît qu’on a plus besoin d’avions qu’en armée d’Orient qui n’est qu’un à-côté de la guerre. Mais les six que nous trimballions, personne n’avait l’air de savoir ce qu’ils étaient devenus, et pourtant on en avait plutôt besoin à Salonique, où les fokkers et les taubes viennent quasiment tous les jours et on n’a pas trop d’avions de chasse : les nôtres en étaient. Nous sommes restés cinq jours à Salonique ; mais au bout de trois jours les avions que nous portions étaient déjà montés et avaient sucré les Bulgares. Du coup, Fourgues a été content, et il me l’a dit :