— Tu vois, petit, je comprends maintenant cette guerre. Il y a deux sortes de gens. Les paperassiers, genre administratif, qui ont l’autorité, qui font tuer les poilus administrativement et couler les bateaux administrativement ; quand les papiers sont écrits et leur responsabilité à couvert, ils s’en fichent et se frottent les mains. Et puis il y a les autres : des gens comme toi et moi et quelques millions de pauvres bougres ; on turbine et on se fait crever la peau sans avoir besoin d’écrire des papiers ; c’est nous qui faisons marcher la boutique et gagnerons la guerre ; personne ne nous remerciera ; si la France tient le bon bout, c’est grâce à nous des bateaux et des tranchées. Sur terre, ils n’ont pas encore trouvé moyen d’avoir de l’artillerie lourde autant que les Allemands, et là où les Boches lancent un obus de gros calibre, nous mettons un poilu, et le sang de nos poilus compense notre infériorité d’artillerie. Sur mer, c’est la même chose, sauf que les sous-marins remplacent la grosse artillerie, et les bateaux qui vont au fond remplacent les poilus qui se font marmiter. Tout ça n’est pas bon à mettre dans les journaux, mais c’est la vérité tout de même. Ça durera ce que ça durera, et l’on sera bien obligé à la fin d’imiter les Allemands, au lieu de se moquer d’eux.
En général, Fourgues a toujours raison, et les choses qu’il dit arrivent six ou huit mois plus tard, de sorte que, quand on lui dit qu’il est pessimiste, il ne peut répondre que ceci : « attendez et vous verrez ». Alors quand ce qu’il a prédit se réalise, les gens qui lui avaient dit que ça ne se réaliserait pas ne se rappellent plus que Fourgues l’avait dit le premier, et ils lui chantent qu’ils l’avaient dit depuis longtemps.
Alors Fourgues se fiche en colère et il annonce d’autres choses qui étonnent les contradicteurs, et ils lui redisent que ça n’arrivera pas parce que les journaux disent le contraire ; et trois ou six mois après, c’est encore Fourgues qui a raison. Est-ce que tu as remarqué la chose suivante, toi, sur ton Auvergne ? Il arrive des fois qu’on a le vrai, le bon, le fin tuyau. Par exemple, quand Fourgues ou moi racontons des choses qu’on a vues avec les yeux et entendues avec les oreilles sur le Pamir, soit à Arkhangel, soit en Norvège, soit en Angleterre ou ailleurs. Ce ne sont pas des blagues, c’est comme qui dirait deux et deux font quatre, ou bien les deux mains font dix doigts. Alors, Fourgues et moi, nous racontons ces histoires quand on nous les demande, comme si ça pouvait intéresser les gens et comme s’ils cherchaient à savoir la vérité. Eh bien ! pas du tout : plus les gens sont haut placés et moins ils cherchent à savoir la vérité. Quand on leur dit quelque chose qu’ils connaissent pour être vrai, ils répondent : « Surtout ne le répétez pas ! Il faut éviter de troubler l’opinion publique. » On ne demande pas mieux que de ne rien dire, à la condition que les gens haut placés fassent le nécessaire pour remédier aux mauvaises choses qu’ils disent de taire. Mais quand on s’aperçoit que ce n’est pas du tout pour y remédier en silence qu’ils vous ordonnent de vous taire, mais bien pour rester les bras croisés en ne faisant rien pendant que les gens qui ne savent pas s’imaginent qu’on fait le nécessaire, eh bien ! mon vieux, il y a de quoi la trouver saumâtre… Ou bien ces mêmes personnes officielles ne savent pas que la chose que vous dites est réelle, ne le savent pas officiellement, je veux dire. Alors ce n’est pas la peine de leur corner aux oreilles qu’on a vu et entendu. Elles n’écoutent rien, elles n’entendent rien, elles ne font rien. Fourgues a raconté, à Moudros, à Salonique et ailleurs, ce que lui avait dit Flannigan à Trondhjem sur ce que nous préparaient les Allemands comme guerre sous-marine. Il a répété les journaux allemands parce qu’il a une sacrée mémoire pour ces choses-là. Il a donné des détails et des chiffres. Eh bien ! tous les chefs maritimes et autres se sont payé sa tête, comme il y a un an et demi en armée navale. Quand il a parlé du Cressy, du Hogue, de l’Aboukir, de la Lusitania, du Bouvet, de l’Océan, du Gambetta et de tous les autres qui avaient culbuté, on lui a répondu que c’était de purs accidents, que les Allemands ne pouvaient plus rien faire, car on avait coulé leurs sous-marins, que toutes les mesures étaient prises et qu’avant six semaines la guerre maritime serait finie, et qu’il suffisait de lire les journaux. Là-dessus, Fourgues, un peu estomaqué tout de même, montre les journaux où il y a imprimé « Marine » avec un blanc d’une ou deux colonnes. Mais quand il prétend que ces colonnes cachent quelque chose, on lui répond qu’il est un froussard et un semeur de panique. Alors Fourgues est un peu plus furieux et ramasse sa langue, de peur d’en dire trop. Mais à moi, il me confie qu’avec des hurluberlus pareils pour s’occuper des choses de la mer, trop vieux sur mer, indifférents dans les bureaux, on peut s’attendre à tout de la part des Allemands, qui n’iront pas par quatre chemins. Il dit que les dirigeants anglais et français, ceux de la mer, ont de la veine que le public n’y entende goutte aux choses maritimes, sans quoi on leur aurait secoué les puces au Parlement comme on l’a fait pour l’armée, et qu’on aurait pris des précautions au lieu d’aller aux catastrophes.
Mais je m’écarte du Pamir. Quand on a vidé notre camelote, les autorités militaires ont eu besoin de rapatrier en Algérie des tas de coloniaux, Arbis et Soudanais, qui étaient en Orient depuis près d’une année et claquaient de froid. Il n’y avait guère à Salonique que le Pamir qui fût paré pour le voyage, parce que les autres bateaux attendaient leur déchargement. Alors nous avons embarqué trois cents Africains pour l’Algérie. Ils n’ont pas fait beaucoup de bruit, ces pauvres gens, entre leur tremblement de froid et leur mal de cœur. Ils ne demandaient qu’une chose, c’est qu’on leur fiche la paix. Il n’y a eu qu’à leur passer, deux fois par jour, de l’eau et du pain, et ils en avalaient un peu pour vomir le reste du temps. Nous avons suivi depuis Salonique jusqu’en Algérie, la route secrète indiquée pour les bateaux par l’amirauté française et anglaise. Fourgues l’a suivie, non pas pour sa sécurité, mais pour rigoler.
— Veux-tu parier, petit, — m’a-t-il dit quand il a eu tracé sur la carte la route secrète, — veux-tu parier quelque chose avec moi ?
— Je veux bien parier, commandant, mais quoi ?
— Eh bien ! tu vois. Le Pamir va suivre de Salonique en Algérie cette route archi-secrète. Donc les Boches ne la connaissent pas. Donc elle est protégée contre les sous-marins. C’est pour ça qu’on nous oblige à la suivre. Pas vrai, petit ?
— Dame, je ne vois pas…
— Eh bien ! veux-tu parier qu’avant l’arrivée le Pamir sera torpillé sur cette route qu’on nous ordonne de suivre, ou bien que nous cueillerons les embarcations de quelque bateau torpillé ? Veux-tu parier ?
— Avant de parier, je voudrais savoir pourquoi. Car, enfin, ce n’est pas pour des prunes qu’on nous oblige à suivre une route de sécurité, une route secrète, protégée contre les sous-marins.