Ça, mon vieux, ç’a été la plus chouette traversée. Un temps de demoiselle, du soleil plein les yeux, et cette femmelette qui jetait du bonheur depuis les cheveux jusqu’aux talons. C’était un sac à malice, sa petite valise ; elle en a sorti du ruban, des bouts de dentelles et des tas de grigris, et quand elle est sortie à midi de la cabine de Blangy, tu n’aurais pas cru que c’était la même qui était arrivée le matin avec les cheveux en pagaye et dans un cache-poussière fripé. Qu’est-ce qu’on a pu rire à table quand on a raconté tous ses avaros ! Fourgues ne tenait plus de joie. Elle est restée toute l’après-midi sur la passerelle, et je lui ai tout expliqué : le compas, les cartes, les feux, la navigation, tout le fourbi, quoi. Elle ne devait pas y piger goutte, mais elle souriait et inclinait la tête. J’aurais pu lui parler chinois, elle aurait souri encore, elle dansait sur place. Le soir, à dîner, Fourgues a profité pour faire à Villiers et à moi le laïus du cœur pour nous encourager à nous marier vite. Tu l’entends d’ici ; toute la lyre, quoi…; moi, je n’avais pas besoin qu’il m’en dise tant ; je n’attends que l’occasion. Mais Villiers a voulu faire le malin en faisant des mais, des si et des car. Alors, la petite dame l’a attrapé numéro un et lui a rivé son clou en cinq sec, et Villiers a fini par s’avouer battu et en lui demandant de lui en chercher une qui lui ressemble le plus possible. Enfin, on était confortable et content. Elle est allée au dodo et a dormi ses quatorze heures bien pesées. Quand le Pamir est arrivé à Bizerte, vers les dix heures du matin ; elle est sortie de la cabine fraîche comme la rose, et bon Dieu de bois, son enseigne de mari aura trouvé que c’est plus agréable la nuit que de recevoir sur la figure un bon coup de tabac. Justement, le Pamir a été envoyé à Sidi-Abdallah où le Bayard était au bassin et l’on a mouillé tout près de terre.
— Tenez, le voilà votre bateau, ma petite ! — a dit Fourgues, — et il est dedans votre mari. Embrassez-le de ma part, si vous y pensez ! et puis rassurez-vous, il ne lui arrivera rien, à celui-là ! Avec une petite femme comme vous, on est verni.
Elle s’est trottée sans demander son reste. Elle frétillait. Tout juste un bonsoir du bout des doigts, sauf qu’elle a rembrassé Fourgues.
Pardonne-moi de t’avoir raconté ça. Mais sur le Pamir on n’a pas tant de distractions et ça vaut mieux que tous les embêtements des ports et des vadrouilles sur mer. Il n’y a pas à dire, cette petite femme avait du cran, et, si tout le monde en avait de même, la guerre durerait bien six mois de moins.
Nous n’avons d’ailleurs pas eu le temps de savoir ce qui lui était arrivé, parce que le Pamir a été emballé aussitôt pour Bilbao, à vide toujours, ce qui fait que l’État aura payé un voyage de Salonique à Bilbao aux armateurs, gratis. Mais tout ça ne nous regarde pas, n’est-ce pas ? On marche et l’on exécute les ordres, même quand il n’y en a pas.
Nous sommes donc restés à Sidi-Abdallah deux jours, juste le temps de faire des vivres, et nous avons fait route pour Bilbao, où le Pamir doit prendre du minerai de fer. La traversée nous a plutôt paru moche, après la passagère de Malte, et nous avons passé notre temps à épiloguer sur ce qu’elle nous avait raconté. Fourgues a dit que c’est stupide d’empêcher les officiers et les matelots de télégraphier où ils vont. Si c’est à cause qu’on peut craindre qu’il y ait des fuites dans les bureaux de télégraphe, il n’y a qu’à y mettre des gens sûrs et mobilisés et tenus au secret, tandis qu’on continue, surtout sur les lignes étrangères, à garder des gens dont on ne sait pas d’où ils sortent, et parmi lesquels il y a évidemment des espions. Seulement, les autorités maritimes préfèrent emprisonner les marins qui trinquent salement, parce que ceux-là ne peuvent pas bouger et sont punis s’ils remuent, au lieu de nettoyer les bureaux des gens qui ne fichent rien et peuvent faire des fuites. Ça, c’est le premier point. Après, il a dit que c’est tout de même fort que dans la marine on n’ait pas le droit à des permissions réglementées, comme dans la guerre, et que c’est le bon moyen pour faire grogner les gens. Et puis, à quoi ça avance de faire réparer les bateaux à Bizerte, où il n’y a quasiment rien comme outillage ni rechange, au lieu d’envoyer les bateaux à Toulon. Le chemin est presque le même pour venir de l’Orient, et ça ne fait guère d’économies de charbon ; tandis qu’il faut envoyer à Bizerte tout le matériel de réparations et de rechange, ainsi que le charbon et tout, qu’on est obligé d’employer des tas de bateaux qui coûtent les yeux de la tête comme le Pamir, que ça fait des retards à Toulon pour l’embarquement et à Bizerte pour le débarquement, que, si les cuirassés ou croiseurs allaient à Toulon, tout serait à pied d’œuvre et au bout du chemin de fer et du télégraphe, et que cette petite organisation-là aura coûté quelques centaines de millions, l’un dans l’autre, sans qu’un seul bateau de guerre y ait gagné un jour, tandis que pas mal de matériel aura été coulé par les sous-marins.
A propos des sous-marins nous voudrions bien que tu nous dises combien de temps ça va durer, cette petite cérémonie de faire naviguer de gros navires en plein jour, sur les routes prétendues secrètes et que tous les Allemands connaissent. Qu’on envoie le Pamir et autres du même genre se faire couler, passe encore, puisque officiellement on n’a pas à craindre la guerre sous-marine. Mais des cuirassés ou croiseurs qui coûtent cinquante et soixante millions avec mille hommes à bord, Fourgues trouve cela un peu vert ; je lui passe la parole :
— C’est très joli, — qu’il dit, — de prétendre que les sous-marins allemands c’est de la blague. Mais on ferait un peu mieux de prendre les précautions de bon sens. Je ne suis pas un officier de sous-marin, mais j’en ai vu quelques-uns, et ils disent que la nuit les sous-marins n’y voient rien dans le périscope et qu’ils sont obligés de naviguer en surface ; par conséquent, la nuit, ils sont beaucoup plus inoffensifs. Eh bien ! il n’y a qu’à faire naviguer la nuit les gros bateaux de guerre et le reste du temps leur faire longer les côtes, ou bien mouiller dans les ports, surtout dans la Méditerranée. Il ne manque pas de côtes ni de ports. Les traversées dureraient un peu plus, mais ça vaut bien cinquante millions et mille hommes envoyés au fond. C’est comme les transports de troupes et de matériel. D’abord, je ne comprends pas qu’on les fasse partir de Marseille pour Salonique, alors qu’il y a Tarente ou Brindisi et que les Italiens sont nos alliés ; ça ferait trois ou quatre jours de moins sur l’eau, et autant de risques de moins, et pas mal de millions sauvés. Et puis, même si l’on veut à tout prix faire tout le circuit sur l’eau, je me casse la tête à comprendre pourquoi, le jour, on ne fait pas naviguer les bateaux tout près des côtes italiennes, ou africaines, ou grecques. D’abord, il y aurait beaucoup moins de danger de torpillages, parce que les côtes sont plus faciles à surveiller que la haute mer et puis, si un navire est torpillé par hasard près des côtes, il aurait souvent le temps d’aller s’y jeter et on pourrait le tirer d’affaire, et puis les embarcations ne seraient pas perdues ; elles iraient à la côte et les gens seraient sauvés. Tout ça c’est enfantin, mais c’est le diable pour faire comprendre aux compétents que la guerre n’est pas la paix. Quand il s’agit d’embêter le monde, les légumes savent bien vous dire que c’est à la guerre comme à la guerre, mais, pour prendre des précautions, ils préfèrent cracher du papier, du papier et encore du papier ! Ça leur coûtera cher cette affaire sous-marine. Et vous savez, les enfants, quand les bateaux tomberont comme des quilles, ils pousseront tous les hauts cris, en disant que les Boches sont des pirates, que toutes les précautions étaient prises, mais qu’on ne savait pas que les sous-marins boches seraient si méchants que ça. Comme le public et les députés n’y connaissent rien, on plaindra les légumes qui se sacreront grands hommes, et les bateaux continueront à trébucher. Avant un an ça va être du propre, sans compter que le pays sera obligé de faire ceinture, qu’il n’y aura plus moyen de bouffer, que l’acier et tout manquera. Le public fera de la musique, mais comme personne ne saura d’où ça vient, et que la censure continuera à étrangler les gens comme vous et moi qui voient ce qu’il y aurait à faire, les sous-marins feront leur petit nettoyage par le vide.
Quand il s’y met, Fourgues, il n’y va pas de main morte. Mais Villiers pense qu’il a raison et moi aussi, et par moments on se demande si tous ces gens n’ont pas perdu la boule. Enfin, qui vivra verra. On ne meurt qu’une fois. Si le Pamir va au fond et que nous buvions la tasse, nous saurons au moins à qui c’est la faute.
On est arrivé à Bilbao assez secoués, parce que nous étions vides, et que sur la remontée du Portugal nous avons eu un sacré temps. Je passe tous les empoisonnements qu’a eus Fourgues pour savoir où et comment prendre son minerai. C’est à croire que les émissaires qu’a la France ici passent leur temps à jouer au bridge au lieu de s’occuper de leur affaire. On a dû envoyer des bonshommes bien embusqués, qui trouvent meilleur de palper la bonne galette loin du front, mais qui s’y connaissent en transports et en ravitaillement comme moi à jouer de l’orgue. Et puis il faut voir comme on se préoccupe des Allemands et de tout ce qu’ils font ici. Autant dire que les Boches sont les maîtres. Ils savent tout, voient tout ce qui part et renseignent leur ambassadeur à Madrid qui doit bien diriger au moins cinquante mille Boches au doigt et à l’œil. Il y a des espions partout et nous n’en avons nulle part. Bon Dieu ! nous avons une sacrée veine que la position maritime de l’Allemagne soit comme qui dirait dans un cul-de-sac. Rien qu’à voir ce qu’elle réussit à nous embêter sur mer à bout de bras quasiment, on peut être certain que, si nous étions à sa place et elle à la nôtre, nous serions raclés depuis longtemps et ne recevrions pas un gramme de marchandises. Il y a un peu partout par ici des postes de T. S. F. et des stations d’espions sur la côte, qui renseignent les sous-marins boches. Ceux-ci n’ont qu’à écouter et à travailler à coup sûr. D’ailleurs, Fourgues ni personne à bord ne comprend ces histoires de ravitaillement d’essence, que les journaux français disent que les Allemands emploient dans les pays neutres. Ils disent que les Boches ont des bases de ravitaillement en Grèce, en Espagne et ailleurs, et que, sans ça, ils ne pourraient pas travailler comme ils font. C’est une belle fumisterie. Toutes les fois qu’on cherche les bases de pétrole, on n’en trouve pas. C’est à cause qu’il n’y en a pas. Les Boches ont bien quinze ou vingt jours d’essence dans leurs sous-marins. C’est les gens de Bilbao qui nous l’ont dit, après ceux de Norvège de l’an dernier. Alors veux-tu me dire où est-ce qu’ils ont besoin de se ravitailler ? De Zeebrugge en Méditerranée, il ne faut pas vingt jours, et en Méditerranée ils ont Pola et Cattaro, ils ont les côtes bulgares et Constantinople, ils ont la Syrie, ils ont les points de Tripolitaine qu’ont repris les Turcs, et ils ont encore les points du Maroc où nous ne sommes pas. Quoi qu’ils fassent, ils ne sont jamais plus loin que trois ou quatre jours d’une base amie ; alors ils n’ont pas besoin d’aller chercher les neutres. Nous avons l’air plutôt andouilles d’accuser les neutres pour des choses où ils ne sont pas coupables et que nous ne pouvons pas prouver, tandis qu’il y en a tellement qui crèvent les yeux et où nous n’osons rien dire. Tout ça, on en rirait si ça n’allongeait la guerre. Et puis ça finira par coûter cher. Enfin, cette fois-ci, le Pamir ne partira pas à vide, mais avec trois mille tonnes de bon minerai que les Boches n’auront pas. Nous ne savons pas encore où nous irons, mais je ne crois pas qu’on parte d’ici avant huit jours, parce que le chargement ne va pas vite.