Il n’y a qu’une femme pour se tirer de là. Être au sec en Sicile, sans le sou, sans pouvoir rien recevoir de son mari ni de chez elle et arriver tout de même à Malte, c’est des mystères pour toi et moi qui pourtant sommes de vieux renards en fait de voyage. Elle a engagé sa montre en or et une bague avec pierre, puis elle a trouvé moyen de savoir qu’il y avait un voilier avec du liège ou du soufre qui partait le lendemain pour Malte. Ça lui faisait gagner un jour sur l’arrivée à cause que le paquebot s’arrête à tous les ports et que le voilier filait droit sans escales.
Je voudrais savoir comment elle a pu faire pour se faire prendre par le vieux Sicilien patron du voilier ; elle a trouvé le truc. D’ailleurs, elle est jolie, la mâtine, quoiqu’elle soit grosse comme deux liards de beurre, et puis elle n’a pas les yeux dans sa poche. Elle ne pense et ne parle que de son mari, mais pour le rejoindre elle sait bien faire des sourires et des micmacs. Elle a dit qu’avec le patron syracusain elle s’est contentée de montrer son cœur et le mot Malte sur le télégramme, et que ça a collé : moi, j’aurais voulu voir ça.
A Malte, elle a pris un canot pour faire le tour du port. Tout ce qu’elle savait du croiseur de son mari qu’elle n’avait jamais vu, c’est qu’il avait trois cheminées, et deux mâts et une étrave en éperon. Elle avait vu ça sur une mauvaise photo qu’elle portait avec elle. Elle montrait au batelier les bateaux à trois cheminées et il allait dessus ; comme les noms sont effacés depuis la guerre, elle demandait partout : « C’est ici le croiseur Bayard ? » Tout de suite, on lui a dit qu’il n’était pas à Malte ; elle croyait que c’était une blague et cherchait ailleurs…; enfin, elle a vu que son Bayard n’était pas là. Partout on lui répondait qu’il était parti depuis trois jours, mais qu’en temps de guerre personne ne sait où vont les bateaux et que tout juste l’amiral pourrait le lui dire, s’il était de bonne humeur ce jour-là, ce qui lui arrivait moins souvent que d’engueuler son monde. Ça ne fait rien, elle demande où elle peut voir l’amiral. Tout le monde lui riait au nez, et lui disait que cet amiral était célibataire et que rien ne le mettait plus en rogne que de voir des officiers voir leurs femmes, parce qu’il dit qu’en temps de guerre ce n’est pas comme en temps de paix. Enfin, elle a eu le nom du bateau amiral. Moi, j’aurais voulu voir la collision entre la dame et l’amiral.
Elle raconte seulement qu’il lui a demandé si elle était maboule, que son mari avait eu les plus grands torts de lui télégraphier où il était, qu’il allait faire des ordres très stricts pour empêcher que ça se renouvelle ; qu’elle n’avait qu’à filer en France dare-dare, que c’était inutile de courir après son mari sur la vaste mer, vu que la guerre serait peut-être finie avant qu’elle mette la main dessus.
Heureusement, en quittant le bateau, la mort dans l’âme, elle a trouvé à la coupée un officier à qui elle a dit : « Et vous, monsieur, vous ne me direz pas où est le Bayard ? » L’autre, traducteur de dépêches, le savait, et était camarade du mari. Il l’a vite menée dans sa chambre pour qu’on ne les entende pas, et il lui a dit, sous le sceau du secret, que le Bayard était à Bizerte pour réparations, qu’il y resterait huit à dix jours et qu’elle pouvait le rejoindre s’il y avait un bateau. Tous les services réguliers sont coupés. Il n’y a plus que des navires militaires ou militarisés qui ne doivent prendre aucun passager ; elle ne pouvait passer qu’en fraude en risquant un paquet de première classe, si quelqu’un voulait la prendre. Alors elle a dit qu’on ne pouvait pas la fusiller pour ça et que, si on fichait dedans son mari parce qu’elle était allée le chercher, elle lui ferait donner sa démission après la guerre et voilà tout. Elle ne perd pas le nord, celle-là. Elle n’avait jamais vu le jeune officier traducteur de télégrammes, mais elle se l’est tout simplement annexé. D’abord, elle lui a emprunté cent francs de la part de son mari. Ensuite elle lui a dit de la renseigner immédiatement sur n’importe quel bateau qui partirait pour la Tunisie. L’autre était tout de même sec ; il a dit que, si l’amiral apprenait ça, il le mettrait aux arrêts de pied ferme. La petite dame a dû lui envoyer un de ses petits airs câlins et il a accepté. Alors elle lui a dit qu’elle allait s’installer sur un banc de la douane avec sa valise pour toute la nuit, afin que l’enseigne n’ait pas besoin de courir à l’hôtel et pour qu’elle soit tout de suite parée à sauter dans le premier bateau qu’il lui indiquerait. Malgré les représentations de l’enseigne, elle a fait comme elle a dit et s’est incrustée à la douane. Les gabelous ont voulu l’évacuer, mais elle s’est vissée avec sa valise sur un banc, et, comme elle n’a pas l’air d’une conspiratrice, on l’a laissée là où elle a dormi la tête sur le mur. Le matin, un des sergents est allé lui chercher du thé et des toasts, et elle a fait sa toilette dans le poste des douaniers, comme si elle était chez elle. C’est à ce moment que l’enseigne du bateau amiral est venu lui dire que le Pamir, arrivé la veille au soir, partait à huit heures du matin pour Bizerte, mais que le commandant du Pamir était connu pour son sale caractère, et qu’il l’enverrait promener. Ah ! ouiche ! dix minutes après, pendant qu’on levait l’ancre, elle a grimpé l’échelle qui était encore amarrée, elle a bondi sur la passerelle comme si elle n’avait fait que ça de sa vie, et est allée droit à Fourgues comme Jeanne d’Arc devant le Dauphin. Fourgues a fait une bobine, et il a pris sa tête de vent debout pendant qu’elle expliquait son boniment. Moi, ça m’aurait coupé la chique. Mais elle allait, elle allait ! Elle priait, elle souriait et puis comme Fourgues continuait à ne rien dire en la regardant du haut en bas (mais, moi, je voyais ses mains qui fignolaient derrière son dos comme quand il jubilait), elle a éclaté en sanglots, s’est assise sur sa valise en tamponnant ses yeux avec un mouchoir gros comme une noix en répétant :
— Que je suis malheureuse, que je suis malheureuse.
Alors Fourgues a enlevé sa casquette et s’est approché d’elle en la soulevant par le menton, comme un bon papa, il a dit :
— Alors, c’est bien vrai, petite fille, toutes ces blagues que vous me racontez ? Eh bien ! il reste une chambre vide ; vous avez de la chance. Allez vous mouiller le museau ! Je ne veux pas que votre sacré veinard mari vous trouve malade !
Mon vieux ! elle lui a sauté au cou et l’a embrassé comme du pain. Fourgues s’est laissé faire et il le lui a rendu, et puis il lui a tapoté la joue :
— Ça va bien, ma belle petite. J’ai une fille qui a votre âge et je voudrais bien qu’elle en fasse la moitié autant quand elle sera mariée… Sur ce, allez vous faire jolie et vous nous raconterez tout ça à déjeuner, midi tapant.