On ne savait pas trop quoi faire du Pamir là-bas. Nous y serions encore si Fourgues n’avait bassiné tous les gros pontes de la marine qui lui ont dit, en fin de compte, de passer à tout hasard à Malte où on nous trouverait peut-être une occupation.

Nous sommes partis sur lest avec rien dans le ventre, et quelques passagers : jeunes gens de dix-neuf à vingt-cinq ans qui partaient de Salonique pour aller finir leurs études supérieures en Espagne, ou en Suisse, ou en Hollande.

Tous ces jeunes gens étaient très francophiles et venizélistes. Fourgues était étonné qu’ils s’en aillent de Grèce pour achever leurs études ailleurs qu’en France, d’autant qu’ils disaient avec de grands gestes que l’heure de Venizelos allait sonner et qu’il prendrait enfin le parti avec la grande nation généreuse qui… que… dont, et patati et patata, qu’ils formeraient une armée en Grèce pour combattre à nos côtés, que la Grèce serait rendue à ses destinées.

Fourgues leur a causé pour leur tirer les vers du nez ; à la fin il a très bien compris :

— Tu vois, petit, ces jolis cœurs, ils fichent le camp de Salonique, parce qu’ils ont peur d’être obligés de s’enrôler si Venizelos fait son armée. Ils sont, comme on dit chez nous, braves mais pas téméraires ; ils ne vont pas en pays français parce qu’ils craignent qu’on ne les rappelle, tandis qu’en pays neutre ils seront bien tranquilles. Je ne sais pas si les Grecs du passé avaient autant de poil que les historiens le disent, mais ceux d’aujourd’hui m’ont l’air d’être des héros, en ce sens qu’ils aiment bien regarder les coups.

Pendant le trajet de Salonique à Malte on a juste rencontré quelques bateaux de surveillance du côté de Matapan, le reste du temps peau de balle. Je me demande pourquoi il y a des gens qui se demandent à quoi ça sert que nous soyons à Salonique. Ils n’ont qu’à aller un peu là-bas, ces gourdes-là. Ils verraient que, si nous n’avions pas de monde pour fermer la bouche à Constantin, il y a belle lurette que le mari de Sophie aurait livré son pays aux Boches et tous ses ports à leurs sous-marins.

Alors ce serait un beau pétrin. Déjà que les sous-marins travaillent dur, quoi qu’on dise ou qu’on ne dise pas, tu vois ce que ça serait s’ils pouvaient se servir des ports et des îles grecques. Il n’y aurait plus moyen de circuler là-bas ; la route d’Égypte et des Indes serait coupée et autant dire qu’on laisserait libre aux Boches tout ce côté-là de la carte.

A Malte, nous sommes arrivés comme marée en carême. Mais comme les Anglais n’aiment pas qu’on encombre leur port, ils ont demandé à la mission française de faire dégager le Pamir dare-dare. Comme on ne savait pas que faire de nous, on nous a expédié à Bizerte, où l’on nous a dit que, peut-être, nous recevrions une destination. Nous sommes partis, après une nuit d’escale, toujours vides, mais c’est la princesse qui casque. Il y a eu une passagère qui est arrivée au dernier moment avec une valise et nous a suppliés de la prendre avec nous. C’était la femme d’un enseigne de vaisseau qui n’avait pas vu son mari depuis août 1914 qu’il était sur un croiseur ; tu parles d’une aventure ! Je vais te raconter ça.

Depuis le début de la guerre, le croiseur du mari de la petite dame avait roulé un peu partout en Syrie, dans l’Océan Indien, en Égypte et autres lieux et elle restait dans sa famille dans un patelin du Jura, où elle souffrait mort et passion de savoir son mari partout par là. C’est la fille d’un inspecteur des navires qui s’y connaît en marine comme moi en théologie et elle est sur les bateaux comme une poule qui a trouvé un couteau. Son mari lui écrivait à chaque courrier d’attendre et que son croiseur finirait par se rapprocher en France, qu’alors il lui ferait signe. Au début de mars, elle reçoit de Port-Saïd un télégramme : « Allons dix jours Malte réparations. Viens immédiatement. »

Elle reçoit ça dans son Jura, une heure avant le départ du train pour la correspondance avec le rapide pour Marseille. Elle prend juste le temps de faire une valise et part. Elle arrive à Marseille le lendemain, croyant qu’il suffisait d’arriver sur le quai pour prendre le premier bateau, comme dans Jules Verne. Elle s’est baladée toute la journée depuis la Cannebière jusqu’au Port National, demandant à tout le monde, douaniers, agents de police, marins, etc., où l’on prenait le bateau pour Malte. Elle n’y connaît rien aux compagnies, aux départs. Enfin, son cocher a compris qu’elle n’en sortirait pas et l’a conduite à la Marine. Elle dit qu’elle ne reconnaîtrait pas un amiral d’un chef de gare, parce que leurs tenues se ressemblent, alors tu vois ce qu’ils ont pu rire à la Marine, quand elle disait qu’elle voulait voir son mari à Malte, un point c’est tout. Bref, on lui a expliqué que le paquebot était parti la veille et qu’il y en avait un autre dans huit jours, de sorte qu’elle ne pourrait pas être à Malte avant dix ou onze jours. La petite dame était aux cent coups. Un homme, toi ou moi, aurait dit « zut ». Mais je crois que, quand les femmes se sont fourré dans la tête de voir leur mari, elles feraient le chemin sur les coudes plutôt que de s’arrêter. Elle a pris le train pour l’Italie, mon vieux, elle s’est appuyé tout le circuit : Nice, Gênes, Rome, Naples, Reggio, le canal, Messine, et Syracuse, pendant trois jours et demi, sans s’arrêter, et en troisième classe, car elle avait peur de manquer d’argent. Elle ne se rappelait même pas comment elle avait pu se débrouiller pour avoir ses passeports et le reste. Tout ce qu’elle se souvenait, c’est qu’elle montrait à toutes les autorités, dans les gares où elle passait, son livret de mariage et le télégramme de son mari. On voulait l’arrêter partout. Elle se mettait à expliquer et à pleurer et l’on finissait par la laisser partir. Ajoute qu’elle ne sait pas dire pain en italien. Elle a mangé comme elle a pu, parce qu’elle n’osait pas descendre des trains dans les gares de peur qu’ils ne fichent le camp sans elle. Ça ne fait rien, elle n’a pas molli et elle est arrivée à Syracuse. Le paquebot ne partait que dans deux jours. Il ne lui restait plus d’argent pour payer le paquebot ; au consulat français on l’a envoyée promener, vu qu’elle n’est ni indigente ni rien et qu’elle n’était pas en service commandé. Ils lui ont dit d’écrire chez elle pour avoir de l’argent, vu que les mandats télégraphiques n’existaient plus, que ça prendrait une semaine au moins.