— Là, là, mon petit bichon, etc.

Ça n’a pas collé du tout. Il y en a trois qui lui ont envoyé les pattes ensemble à deux doigts de sa pipe et Fourgues s’est cavalé plus vite qu’il n’avait dit qu’il ferait. Tu ne peux pas t’imaginer le chahut que ça peut faire, cent mulets, même avec un plancher de bois, sur un pont en acier… Tu as quatre cents sabots qui font toute la nuit un pétard du diable et il n’y a pas moyen de roupiller. Ça a encore été à peu près bien jusqu’à la Sardaigne, parce qu’on a eu presque calme avec petite brise ; mais de Malte à Matapan, nous avons écopé un coup de Nord-Ouest avec clapotis de houle en conséquence. Les cent mulets bringueballaient tous ensemble au roulis et au tangage et leur piétinement couvrait le bruit du vent. Ils gueulaient tant qu’ils pouvaient. Les embruns leur piquaient les yeux et leur entraient dans le bec, et ils éternuaient comme des perdus. Ajoute là-dessus les cinq cents barriques non arrimées qui faisaient : « baloum ! baloum ! » dans les cales sur les rondins et le tortillard, et tu vois d’ici ce qu’on a pu s’amuser de Cette à Salonique. Ça m’était égal : depuis que Villiers est là, je ne m’occupe plus des machines ; ça me fait gagner six bonnes heures par jour que je passe dans ma cabine à m’allonger, à jouer de la mandoline ou à lire tes bouquins. J’en suis arrivé à Suffren, et Nelson, et Villeneuve, et Trafalgar dans l’histoire maritime. Voilà ma conclusion : plus ça change, plus c’est la même chose.

La route secrète était changée sur le trajet du Pamir de Cette à Salonique. C’est peut-être l’affaire de la Mer-Morte qui est cause de ça. Fourgues et Villiers le croient. Mais moi tout ce que je sais, c’est que nous n’avons pas un seul bateau de patrouille entre Cette et la pointe Cassandra. Toi qui es sur les navires de guerre, tu pourras m’expliquer ça, peut-être. Je suppose que vous protégez les navires qui en valent la peine, quoique la Provence, qui avait plus d’un millier d’hommes à bord, ait trébuché il n’y a pas longtemps. Évidemment des bateaux chargés de mulets, de vin et de bois à brûler n’en valent pas la peine, et je suis le premier à reconnaître que c’est vrai. J’ai fait faire des radeaux avec le bois que j’ai rabioté, et si le Pamir boit un bock, nous pouvons espérer de flotter. Mais je comprends très bien qu’on ne s’occupe pas des patouillards qui n’ont à bord que trente-cinq hommes d’équipage, et si tu me dis que les autres sont gardés, ça va bien !

A Salonique, naturellement, Fourgues s’est fait attraper. Il était en retard pour le vin, il était en retard pour le bois à brûler et aussi pour les mulets. C’est un capitaine de frégate ou de vaisseau, je ne sais trop, qui est venu à bord pour nous dire ça. Si tu le vois jamais, c’est un type à la mâchoire carrée, grand et fort comme un chêne, et qui ne mâche pas plus ses mots que Fourgues ; alors tu vois ce qu’ils ont pu attraper tous les deux. Heureusement que Fourgues a pu montrer ses papelards en règle, et l’autre a dû se ramasser. Il faut croire que l’on a besoin, ici, de vin, de mulets et de bois, car on nous a fait accoster le soir même de notre arrivée le long du quai de la direction du port, et nous avons restitué toute notre cargaison en trois jours. Nous avons été renvoyés sur rade en attendant des ordres et nous battons tous la flemme. Ça nous fait du bien d’ailleurs, car depuis l’Algérie tout le monde avait son compte.

J’ai bien dormi vingt-quatre heures de suite après le déchargement du Pamir, et maintenant, avec Fourgues et Villiers, nous allons à terre vers trois quatre heures pour rentrer quand tout est éteint. Quel sale patelin que Salonique ! Il y a deux ou trois cafés qui sont tous pleins. Dans la rue, la police est faite par des Grecs, des Français et des Anglais, et ils sont aussi aimables les uns que les autres. Et puis, il y a un change de dix-huit à vingt pour cent, et Fourgues dit que c’est honteux que le gouvernement français permette que le papier français perde le cinquième sur celui des Hellènes. Et puis, tout le monde dit ici que ce n’est pas la peine de faire une armée d’Orient, si le grand quartier général français lui refuse le matériel, le personnel, les canons, les avions et tout. J’en aurais des volumes à t’écrire si je disais ce que j’ai entendu ici, et le pétrin où ils sont. J’aime mieux être sur le Pamir qu’à la place du général Sarrail, et celui-là, quoi qu’on dise, est un sacré merle d’avoir tenu ici contre les Boches, les Autrichiens, les Bulgares et les Turcs, sans compter les Grecs derrière lui, avec des forces telles que le moindre général du front français, qui n’en aurait pas eu davantage, aurait juré ses grands dieux que son front allait être crevé.

En attendant, mon vieux, je suis toujours bien loin de La Rochelle, et je m’embête. Tu as beau me dire que ça va, que ça marche, que ça va être bientôt fini, tout ça n’arrange pas mes affaires. Tu es sur ton Auvergne bien amarré au fond d’une rade, et je trouve que tu as bien raison, parce que ce n’est pas la peine d’exposer inutilement des cuirassés qui coûtent quatre-vingts millions et contiennent douze cents hommes. Ils ne servent pas à grand’chose d’ailleurs, tes cuirassés, et je te dirai plus tard ce que Fourgues pense là-dessus. Actuellement, il n’y a que deux choses qui comptent à mon avis, les sous-marins boches et les navires de commerce qui ravitaillent les Alliés. Tout le reste, c’est le kif-kif bourriquot. Seulement, les amiraux alliés ne sont ni sur les sous-marins allemands, ni sur les navires de commerce. Alors, ils se gargarisent avec des télégrammes chiffrés, et les petits bateaux qui vont sur l’eau sont torpillés. Mais les réussites de Fourgues disent que le Pamir ne sera pas torpillé cette année-ci. Comme la guerre doit être finie avant 1917, le reste est sans importance.

Au revoir, mon vieux. Envoie-moi ta photographie en enseigne de vaisseau, et ne prends pas dessus un air dédaigneux. On en met, sur le Pamir, au moins autant que sur ton Auvergne où je t’envoie la forte poignée de main.

Bilbao, 27 avril 1916.

Mon vieux,

Nous sommes ici pour prendre du fer. Tu sais qu’il est bon dans ce pays et que nous n’en avons pas de reste en France. Mais je reprends où je t’ai laissé, à Salonique.