A Cette, les types ont fait la tête quand ils ont vu que nous étions plus d’aux trois quarts remplis… On nous a collé des barriques de vin par-dessus notre bois à brûler. Ça a pris une journée pour aplanir les rondins et tortillards ; nous n’avons pu embarquer que deux rangées par cale, de quoi soûler l’armée d’Orient pendant trois jours. Bref, ça s’est terminé sans trop de casse, trois ou quatre vieilles futailles seulement qui ont crevé dans l’élinguage, et tu parles si l’équipage a putoyé quand il a vu la vinasse tomber à l’eau pour faire profiter les poissons. On allait partir pour de bon, quand il arrive à Cette un corps d’armée de mulets qui venait des Pyrénées pour l’armée d’Orient. Ils devaient embarquer sur un bateau spécialement aménagé pour ça ; seulement ce bateau avait été coulé deux jours avant, et c’était le grand affolement, parce que le général Sarrail réclamait des mulets à cor et à cri. Juste au moment où on allait lever l’ancre, voilà qu’un type du port rapplique en faisant des grands bras pour nous dire d’arrêter. Fourgues fait descendre l’échelle et le bonhomme monte à bord. Il nous demande combien on pourrait prendre de mulets. Mon vieux, c’était à payer sa place de voir la tête de Fourgues.
— Des mulets, monsieur, des mulets ! Alors le Pamir est une écurie maintenant ? Je suis plein à vomir, monsieur ! J’ai des billettes, du bois mort, du tortillard et du canard, monsieur ! Et puis j’ai deux cents barriques de vin, monsieur ! qui seront du vinaigre, avant que j’arrive au train où vont les choses ! Et puis j’ai l’ordre ferme d’appareiller à quatre heures pour Salonique, monsieur, et vous voulez savoir combien je peux prendre de mulets ? Tant que vous voudrez, monsieur, mettez-les sur le pont, dans les cheminées, dans le puits aux chaînes, le long des mâts et dans ma chambre, monsieur ! Coupez-les en morceaux dans la cale et nous les recollerons à Salonique, monsieur. Moi je m’en f…! La mer est profonde et je n’en raclerai pas le fond même si vous me chargez de mulets à couler bas ! On les mettra en deux ou trois étages vos mulets, monsieur, et s’ils peuvent boulotter du charbon ou du bois à brûler, peut-être qu’à Salonique ce ne seront plus des momies de mulets, monsieur !
J’aurais voulu que tu voies la margoulette du citoyen aux mulets ! il serait rentré dans le compas s’il avait pu. Il a bafouillé des explications : urgence, extrême urgence, bateau prévu coulé, nécessité de la défense nationale, ordre impératif de ne revenir à terre que quand il aurait pu embarquer des mulets sur le Pamir… Quand Fourgues a vu qu’il l’avait abruti suffisamment, il a fait suspendre l’ordre d’appareillage… Au fond il rigolait :
— J’en prendrai cent de vos mulets, monsieur ; seulement apportez-moi aussi du foin pour huit jours, parce que je ne les nourrirai pas avec le pain de l’équipage. Je leur donnerai de l’eau des chaudières, monsieur ! Et ça guérira ceux qui sont constipés ! Seulement, grouillez-vous ! Je ne veux pas moisir à Cette et je pars demain à cinq heures. Et puis, est-ce qu’ils savent nager vos mulets, monsieur ? Parce que, si le Pamir est torpillé, il n’y aura pas de place pour eux dans mes deux embarcations ! Et puis s’ils ont le mal de mer, je n’ai pas d’infirmières pour leur tenir la cuvette !…
Le bonhomme s’est cavalé dès qu’il a pu, et je crois qu’il se demande encore sur quel phénomène il est tombé. Villiers qui remontait de la machine après que Fourgues avait envoyé l’ordre qu’on n’appareillait plus, a entendu la dernière rincée. Mais dès que le muletier a eu tourné le dos, Fourgues a éclaté de rire et nous a offert à chacun un cigare d’Algérie.
— Voilà comme nous sommes sur le Pamir, Villiers ! Bien sûr que je leur prendrai des mulets, tant qu’il y aura de la place sur le pont : ils en ont besoin à Salonique. Mais tout de même ils se fichent un peu trop de la République, de nous envoyer ce poulet au dernier moment… Quant à toi, petit, tu vas me faire faire cette nuit un plancher de bois sur le pont pour tous ces quadrupèdes ; je ne tiens pas à ce qu’ils se cassent les pattes sur l’acier du pont. Il faut que ce soit prêt pour demain matin, six heures.
Voilà comment il est, ce Fourgues. Il est resté toute la nuit debout pendant que l’équipage clouait les vieilles planches qui nous restaient des Boches du Maroc. A six heures, tout était prêt. On avait fait un beau plancher avec des traverses en dessous et des mangeoires sur les bastingages. Personne n’a dormi. Villiers a été très bien. Il a tout de suite calculé la longueur des planches, des traverses, le nombre des clous, la surface, tout enfin. Sans lui, on aurait plutôt chéré. Si encore on avait pu dormir le lendemain ! Mais les mulets sont arrivés au jour avec le foin, et l’on a turbiné sans arrêter. Fourgues avait donné l’ordre de débiter du vin à discrétion, parce qu’il dit qu’avec du vin on ferait monter sur une corde à nœuds des Français au paradis.
Eh bien ! mon vieux, j’ai jadis embarqué sur le Pamir des chevaux, des bœufs, des cochons et des ânes, mais je te recommande les mulets si tu veux de la distraction. Ils n’ont que quatre pattes, mais on dirait bien qu’ils en ont vingt-cinq. Quand on leur passe les sangles sous le ventre, ils commencent à renifler et à ruer ; quand on met en marche les treuils et qu’ils sont hissés en l’air, ils sont tellement ahuris qu’ils ne disent rien ; ils se contentent de lâcher tout leur crottin à cause de la pression du ventre, mais on voit qu’ils se réservent pour tout à l’heure, rien qu’à l’astuce de leur regard et à leur souffle haletant, et quand ils arrivent sur le pont et que la sangle ne les serre plus, ils se mettent à danser, à courir et à lancer leurs sabots partout où ils voient un visage humain, et ce n’est pas rigolo. Nous avons failli être éborgnés cent fois, parce qu’il y avait cent mulets. L’un a tant gigoté qu’il a sauté par-dessus bord ; il savait nager, il a fichu le camp à terre et quelles que soient ses aventures, le Pamir ne l’a pas trimballé à Salonique.
Le foin est arrivé aussi. Fourgues l’a fait mettre sur le rouf près de la cheminée ; il était dur comme du bois et sec comme de l’amiante. Nous avons dû le mouiller pour que le mulet puisse le manger. Il a fallu désigner dans l’équipage deux hommes pour s’occuper des mulets, parce que personne à Cette n’était prévu pour les convoyer. J’aime mieux que ç’ait été eux que moi. Pendant vingt-quatre heures, ils n’ont pu approcher les mulets qui leur montraient le derrière et faisaient de petits sauts de cabris, en sorte que les deux réservoirs se trottaient dare-dare avec leur foin. Mais quand les mulets ont commencé à claquer du bec, ils ont tous tendu le museau vers le foin quand il arrivait, et après quelques jours, le cinéma et le croupier étaient copains avec eux. Comme les autres de l’équipage, moi et Villiers compris, ne pouvaient approcher des mulets sans les voir frétiller de la croupe, le cinéma et le croupier ont fait les malins et prétendu qu’eux seuls savaient prendre les bêtes.
Fourgues a voulu s’approcher des mulets tribord arrière, un soir en descendant de la passerelle, en leur disant de jolis mots du Midi :