— Merci ! — a-t-il dit. — Je suis marin et ne parle bien qu’à bord de mon bateau. Merci !
Il s’est rassis tel quel. Eh bien ! mon vieux, ce n’est pas malin d’être orateur, car on a applaudi à tout rompre, le grand chef en tête. Après cette fanfare on a levé la séance. Les indigènes avaient préparé un concert vocal et instrumental avec le concours des artistes du cru, et moi j’ai allumé un cigare pendant qu’on me faisait répéter pour la cinquantième fois l’aventure du Pamir et de la Mer-Morte. Il faut croire que les journaux ne leur suffisent pas, aux colons de ce pays, mais il fallait être poli, et j’y allais de ma nèfle, tout en guignant Fourgues, qui causait dans un coin à l’aide de camp du patron maritime, lequel aide de camp lui tapait sur l’épaule en ayant l’air de lui raconter de bonnes blagues. Mais je voyais bien que Fourgues la trouvait plutôt verdâtre. Il mâchonnait son bout de cigare sans l’avoir allumé, et il gardait ses mains dans ses poches, ce qui est le truc qu’il a trouvé pour ne pas faire trop de gestes quand il est en colère. Quand l’aide de camp l’a eu lâché, il est venu à moi tout droit et il m’a dit :
— Filons, petit, sans quoi j’explose.
Moi j’aurais préféré rester là, parce que ça flatte tout de même d’être considéré comme un héros ; mais Fourgues m’a tiré par la manche et nous avons plaqué tout le beau monde.
En faisant route vers le Pamir, Fourgues a ruminé un bon bout de temps. Il s’arrêtait et puis il repartait. Moi je suivais et je ne disais pas ouf. Enfin il a lâché son boniment :
— Sais-tu ce qu’il m’a raconté, cet espèce de farceur à aiguillettes ? Il m’a dit que, puisque je n’avais pas confiance dans la surveillance des mers et que j’avais peur des sous-marins, on allait charger le Pamir avec du bois à brûler pour l’armée d’Orient. « Comme ça, a-t-il dit, si un sous-marin vous seringue ou vous torpille, ce qui est improbable, vous flotterez, mon cher Fourgues, vous flotterez, parce que le bois est plus léger que l’eau… » Parce que le bois est plus léger que l’eau, parce que le bois…
Je crois que Fourgues a répété ça cinquante et une fois les bras croisés et le nez au vent, tellement il était en rogne. Arrivé à bord il m’a offert un verre de vieux marc de son pays pour remplacer les liqueurs qu’il m’avait fait manquer et un cigare « déchet de Havane », qui n’était pas mauvais d’ailleurs. Et puis il n’a plus desserré les dents et s’est mis à faire des réussites pour savoir si le Pamir serait coulé ou non avant la fin de l’année. Toutes les réussites rataient et Fourgues n’était pas content. A la fin il a compté ses cartes et a vu qu’il lui en manquait une, le neuf de trèfle qu’il a retrouvé dans la boîte de jeux. Alors il a tout envoyé en l’air et il m’a envoyé me coucher.
— Seulement, petit, — qu’il m’a dit, — puisqu’ils nous donnent à transporter deux mille mètres cubes de bois histoire de nous empêcher de couler, tu me feras le plaisir d’en chiper deux ou trois stères. Nous en ferons des radeaux. Qu’on ne me donne ni la T. S. F. ni des canons, ça va bien ; je ne peux pas en acheter au bazar ; mais si un sous-marin nous flanque une torpille dans les tibias, je ne veux pas que nous allions tous donner à manger aux crabes. C’est compris ?
J’ai répondu que c’était compris, et je suis rentré dans notre carré où Villiers arrivait juste de la ribote à terre. Il était un peu dans les brindezingues, parce que tout le monde avait voulu trinquer avec lui. Mais au fond c’est un chic type, car il est resté à bord du Pamir et comme ça je ne m’occupe plus des chignolles. S’il avait voulu, la boîte lui aurait donné un peu de congé après l’affaire de la Mer-Morte, mais il a dit que, quand on en a réchappé comme ça, il n’y a plus rien à craindre, et qu’il servira de mascotte au Pamir. La boîte lui a payé toutes ses fringues, recta, — ce qui m’a plutôt épaté, — mais n’a pas augmenté sa solde d’un sou. Villiers est plus technique que Muriac, qui avait commencé par être soutier à seize ans sur un caboteur et connaissait sa machine comme sa poche, sans savoir un mot de théorie. Villiers a passé par les Arts et Métiers, et il nous barbe à table avec des histoires de cycles de Carnot, d’entropie et de rendement thermodynamique. Il y a des jours où Fourgues le regarde de travers, parce que Fourgues n’aime pas que sur son bateau il y ait des gens qui en sachent plus que lui sur quoi que ce soit. Mais il ne peut rien dire ; avec son air un peu pincé, Villiers fait marcher sa boutique au doigt et à l’œil. Il m’a dit que c’était juste temps qu’il arrive, sans quoi le servo-moteur, le condenseur et la chaudière allaient être dans le sac. Je l’en crois facilement. Tant que la mécanique tourne je suis encore capable de la commander ; mais si elle s’était mise à dire non, ce n’est fichtre pas moi qui aurais dit le contraire.
On a embarqué en Algérie deux mille stères de bois à brûler. C’est facile à arrimer. Tu jettes ça dans la cale, ça s’arrange tout seul ; ça ne salit pas ; on est bien sûr que ça ne cassera pas. Fourgues lui-même trouvait qu’à tout prendre, ça vaut bien le charbon. C’était pour aller chauffer les poilus de l’armée d’Orient, et l’on était prêt à partir, mais au dernier moment on nous a dit d’aller compléter notre chargement en France, et nous avons reçu l’ordre d’aller à Cette. Fourgues a essayé de dire qu’on ne lui ferait pas prendre grand’chose, que le Pamir perdrait huit jours, que pendant ce temps les soldats souffleraient dans leurs doigts à Salonique. Mais déjà il n’était pas au mieux avec les autorités maritimes après ses histoires de canons, de T. S. F. et autres ; on lui dit qu’on l’avait assez vu, qu’il aille à Cette sans faire davantage le malin.