Salonique, 13 mars 1916.

Mon cher vieux,

Chiche que tu ne devines pas ce que le Pamir a trimballé ici ? Du bois à brûler tout simplement. Il y a bien d’autres choses par-dessus, mais c’est surtout du bois à brûler. Il paraît que cette denrée-là se fait rare en France et dans tous pays, et comme en armée d’Orient ils en ont autant que dans le milieu de mon œil, nous en avons apporté deux mille tonnes. Mais voilà que j’anticipe. Je reviens à l’Algérie, où je t’ai laissé après que nous avons ramassé les sinistrés de la Mer-Morte.

Les autorités du port nous ont reçus assez fraîchement. Villiers, Fourgues et moi, nous avons raconté notre petite histoire et remis nos rapports écrits pour le ministère. C’était clair comme le jour. Mais on nous a plutôt fait grise mine. On a demandé à Villiers des tas de renseignements sur la route, la manœuvre, l’heure où le sous-marin est arrivé, où l’officier est monté à bord, où la Mer-Morte a coulé, et est-ce que je ne sais pas quoi ? Tu vois ça, toi ! Villiers était dans sa machine à surveiller les chaudières et les pistons ! Il a répondu qu’il ne savait pas ce qui s’était passé pendant ce temps-là, et qu’il avait mis dans son rapport écrit tout ce qu’il connaissait de la question. Il a dit qu’il était mécanicien et pas officier de passerelle. Mais on lui a fait la tête. A ce que j’ai compris il n’aurait pas fallu que la Mer-Morte fût coulée à cet endroit-là. N’importe où ailleurs on n’aurait rien dit, mais là, non ! J’ai eu l’explication après, le surlendemain, en boulottant à terre avec un petit aspirant attaché au chiffre, et qui est bien tuyauté sur tout cela. Il m’a dit que l’endroit où la Mer-Morte a été torpillée est juste à la limite des commandements de deux amiraux. Alors, tu comprends, comme il y a bisbille entre l’un et l’autre, les bateaux de patrouilles de celui-ci ne sont pas dans le domaine de celui-là et vice-versa. Quand il y en a un qui croit avoir quelque chose à poursuivre et qu’il passe dans l’autre zone, il se fait attraper par son patron, et il se fait attraper par l’autre ! Alors, personne ne va plus là. Les amiraux gardent leurs bateaux sous la main, et les bons transports sont torpillés. Mais Fourgues, qui n’est pas mécanicien, et qui sait ce que c’est que la passerelle, a fait un sacré chahut. Il a dit qu’avec ce système de routes secrètes, que les Allemands connaissent en vingt-quatre heures, autant valait leur cuire la besogne ; que, si l’on voulait à tout prix ordonner aux transports une route particulière, il n’y avait qu’à en indiquer une à chacun. Que les sous-marins ne pouvaient pas être partout à la fois et que par conséquent il n’y avait qu’à faire suivre aux cargos des routes très différentes, parce qu’en en indiquant une seule, c’était le bon moyen pour en faire descendre le maximum. On l’a prié de se taire. On lui a dit que, puisque cette route secrète était éventée, les autorités maritimes en trouveraient une nouvelle et que, puisque c’était le bon moyen trouvé par les compétences, lui, Fourgues, n’avait qu’à s’incliner.

Il a alors dit que la T. S. F. ne ferait de mal à personne, ne coûtait guère à installer, et permettrait au moins aux bateaux dont les dynamos n’étaient pas arrêtées au premier coup de canon ou par la torpille, d’appeler au secours. On lui a répondu que les questions étaient à l’étude, mais que ce n’était pas aussi simple qu’il avait l’air de le prétendre. Après il a demandé qu’on lui mette des canons : un à l’avant, un à l’arrière, pour qu’au moins, si le Pamir était attaqué par un sous-marin, nous n’ayons pas pour tout potage qu’à faire notre prière et dire Amen. Là, il s’est fait amarrer numéro un. On lui a rétorqué que, s’il ne voulait plus naviguer, il n’avait qu’à le dire ; qu’on avait autre chose à faire que de mettre des canons sur de vieilles barques comme le Pamir et que les autorités donnaient à tous ces problèmes une attention qui n’avait pas besoin d’être sollicitée par les capitaines de la marine marchande.

J’aurais voulu que tu voies la tête de Fourgues pendant ce savonnage. Il passait du blanc au rouge-brique.

— C’est toujours la même histoire ! — qu’il m’a dit en sortant de là. — Tous ces reste-à-terre croient que nous avons peur. Eh ! je m’en contrefiche d’y laisser ma carcasse. Mais quand le Pamir aura fait le tour, ça fera trois mille tonnes de moins ! et ce n’est pas en mettant des blancs sur les journaux qu’on refabriquera les trois mille tonnes !

Moi, je commence à croire que pour la T. S. F. et les canons, Fourgues a dix fois raison. Mais on n’a pas eu le temps de réfléchir à tout cela parce que la presse locale et les autorités civiles avaient fait un foin de tous les diables sur l’affaire de la Mer-Morte et du Pamir. Mon vieux, j’ai eu ma biographie dans les journaux du patelin et tu n’aurais jamais cru combien je suis un type épatant. On m’a interviewé après Fourgues et Villiers, et en avant l’héroïsme des marins, la maîtrise de la mer, le bluff des sous-marins allemands, la protection efficace que les amirautés alliées exercent sur les flots ! Il n’y a pas à dire, quand il s’agit d’en boucher une surface au public, la censure ouvre les portes toutes grandes. Bref, on a été invité tous les trois à un banquet à la municipalité. Le grand chef maritime est venu avec un aide de camp, et il y avait là tout le dessus du panier. Nous avons reçu un chouette gueuleton. Aux toasts, le maire, le capitaine de port, le président de la Chambre de commerce ont raconté des tas de blagues qu’ils avaient apprises dans le journal le matin. Ils s’y connaissent en marine comme moi en peinture à l’huile. Mais le bouquet ç’a été le gros légume maritime, qui a parlé l’avant-dernier. Pendant l’après-midi, il avait saboulé Fourgues comme un mousse, et refusé de rien transmettre de ce que demandait Fourgues. Le même soir, au champagne, il lui a versé sur la tête un tonneau de vaseline.

— Je lève mon verre, — a-t-il dit, — en l’honneur du vaillant capitaine Fourgues, dont la présence d’esprit et la science nautique ont une fois de plus prouvé aux Allemands combien sont vaines leurs prétendues insultes à la suprématie navale des Alliés. Un accident n’est point une défaite. Les précautions sont prises, je l’affirme officiellement : le capitaine Fourgues ne rencontrera plus de Mer-Morte.

J’étais baba. Fourgues a répondu. Tu sais que, quand il veut, il parle mieux que je ne crache. Mais sa barbe remuait ferme et il tricotait des ongles sur la nappe. Je me demandais ce qu’il allait servir à l’assemblée. J’avais tort d’avoir peur.