Villiers l’a suivi. Le Boche était accompagné de deux matelots armés de revolvers et le sous-marin était tout contre avec son canon braqué. L’officier du sous-marin est allé dans la chambre de navigation, et il a regardé la carte de la Méditerranée, sur laquelle le commandant de la Mer-Morte avait tracé la route secrète de Toulon à Salonique ; il a comparé cette route secrète avec une carte qu’il avait apportée avec lui du sous-marin. Quand il a vu que ça allait, il dit à Villiers :

— Ça va très bien. Nous savons par où passent tous les bateaux, nos espions ne nous ont pas trompés. Comme ça, avec ces routes secrètes, nous sommes sûrs de ne pas perdre notre temps, puisque vous passez tous par là. Les bateaux de surveillance ne sont pas très nombreux, vous avez dû vous en apercevoir ; quand il y en a, nous restons hors de portée et puis nous rallions quand ils sont partis ; cela simplifie notre travail.

Villiers était plutôt ahuri. Mais l’autre était très poli et souriait.

— Oh ! ce n’est pas du hasard ! Notre sous-marin attendait la Mer-Morte qui est partie de Toulon avant-hier soir avec cinq mille tonnes de munitions pour l’armée d’Orient. Le même jour est partie la Sainte-Artémise avec du charbon pour Bizerte, la Jeanne-Marguerite avec du charbon pour Navarin et le cuirassé Lyon pour Malte. Ils ont tous passé ici dans la journée ; nous les avons vus et laissés passer. Nous ne travaillons que sans risques et quand cela en vaut la peine. Cinq mille tonnes de munitions ! Nous sommes très bien renseignés… Et puis ces routes secrètes c’est tellement plus commode !

Quand il a eu fini de bien consulter les cartes de la Mer-Morte, le Boche a tendu à Villiers un carnet à souche avec prière de signer :

— C’est pour notre comptabilité et notre part de prises, — a-t-il dit. — Évidemment, on nous croit quand nous disons que nous avons fait couler un bateau. Mais il vaut mieux que ce soit signé par un des officiers du bateau. C’est plus sûr. En Allemagne, ce n’est pas comme chez vous. On nous récompense d’autant plus que nous détruisons davantage sur mer. Nous faisons la guerre pour de bon. Ainsi cette affaire de la Mer-Morte avec ses cinq mille tonnes de munitions va rapporter dix mille marks à mon commandant, cinq mille à moi, et mille à chacun des hommes de l’équipage de mon sous-marin. C’est gentil, ça. Ah ! je vous recommande de vous en aller vite dans votre embarcation et de faire force rame ; je vais mettre des grenades dans la cale avant, et dame, avant un quart d’heure cela fera un beau feu d’artifice.

Villiers lui a dit qu’au moins il permette aux matelots d’embarquer des vivres et du vin et des vêtements, parce que les canots de sauvetage resteraient peut-être longtemps à la mer.

— A quoi bon ? Nous ne sommes pas des sauvages, — a répondu le Boche. — Tous les bateaux passent ici. Il y en a qui ne contiennent rien d’important et vont passer avant vingt-quatre heures : la Creuse, le City-of-Birmingham, le Pamir, la Santa-Trinita. Nous ne leur dirons rien, il y en a d’autres qui sont plus intéressants : nous sommes très bien renseignés. Sur ces quatre il y en a bien un qui vous ramassera.

Villiers est parti dans le canot, et ils ont fait force rame sous le vent tant qu’ils ont pu. La Mer-Morte a sauté vingt minutes après. Villiers avait eu le temps de faire mettre dans les embarcations tous les types tués qu’on a ensevelis en Algérie. Mais lui a tenu le coup tant qu’il a pu. Vers le milieu de la nuit, le froid, l’humidité, la soif, et toute cette histoire lui ont donné le délire et quand nous sommes arrivés, il a fallu lui amarrer une ficelle sous les bras pour le hisser à bord du Pamir, il était en loques.

Il est à peu près remis. On est arrivé en Algérie avant-hier et l’on a débarqué les Arbis de l’armée d’Orient, qui vont raconter cette histoire-là dans leurs gourbis. Fourgues et moi allons demain avec Villiers voir les autorités militaires pour remettre notre rapport écrit et faire notre rapport verbal sur l’affaire du Pamir et de la Mer-Morte. Je t’écrirai ça plus tard. Le courrier de France part tout à l’heure, et l’on ne sait pas ce que va faire le Pamir. Au revoir, vieux. J’espère que Villiers va rester sur le Pamir : comme ça je t’écrirai un peu plus.