Moi, je regarde et ne vois rien, mais je mets quand même la barre à droite pour me diriger où m’avait dit la vigie. Et la voilà qui chante encore :

— Deuxième épave, droit devant vous, à trois cents mètres.

Il n’y a pas eu besoin de réveiller Fourgues. Il a sauté de sa chambre sur la passerelle, avec la jumelle, et il a déniché les deux canots en un clin d’œil.

— Ça va bien, petit ! ils sont deux canots, bien pleins. Nous allons les ramasser. Je prends le quart. Va derrière pour cueillir ces pauvres bougres, puis chauffer du vin et du café et des couvertures. Ils doivent être là depuis hier soir et qu’ils doivent être trempés, avec un clapotis d’un mètre de haut.

Fourgues a bien manœuvré et en cinq minutes de temps on a pu rentrer à bord les bonshommes des deux canots qui avaient dérivé à cinq cents mètres l’un de l’autre. Fourgues les a bien accostés au vent en sorte qu’ils se sont trouvés en eau calme, et comme il n’y avait que des marins, et pas d’éléphants dans le tas, ils ont grimpé à notre échelle sans se faire prier. Ils étaient plutôt humides. Je les ai envoyés se sécher dans la chaufferie, et après ils ont bu leur café et leur vin chaud ; ils ont roupillé une bonne journée, et le soir ils étaient frais comme l’œil.

Comme officier, il n’y avait que le mécanicien Villiers dont je t’ai déjà parlé. On l’a couché tout de suite dans la chambre de Muriac et nous avons eu un peu peur parce qu’il a eu le délire jusqu’à l’arrivée en Algérie. Il y avait un obus qui avait éclaté dans la machine de la Mer-Morte, avait crevé un cylindre et tué deux hommes, et il ne sait pas encore comment il s’en est tiré. Enfin, il s’est remis depuis avant-hier et voilà l’histoire qu’il nous a racontée.

La Mer-Morte était partie de Toulon avec un chargement d’obus, gargousses, explosifs, et tout le fourbi pour l’armée d’Orient. Comme de juste, pas de T. S. F., pas de canons, rien. C’est la même chose que nous. La compagnie ne veut pas casquer, et la marine s’en moque. La Mer-Morte a pris la route secrète de Toulon à Salonique, la même que le Pamir en sens inverse. On leur avait dit que la route serait surveillée d’un bout à l’autre. « C’est bon pour des pékins, a dit Villiers, cette histoire-là. Il faudrait au moins mille bateaux pour surveiller la route de Toulon à Salonique, et il n’y en a pas cent en Méditerranée tout entière. » Je dois te dire que la Mer-Morte a fait à peu près autant de turbin que le Pamir depuis le début de la guerre, surtout en Méditerranée, et que Villiers pense sur tout cela à peu près la même chose que Fourgues et moi, et il dit que son commandant, qui est resté dans l’affaire, le pauvre, pensait comme lui. C’est tout de même rigolo que tous les gens qui font le vrai travail sur mer pensent la même chose au sujet des sous-marins boches, et disent que ce n’est pas une blague ; tandis que tous les reste-à-terre, et les journaux et les ministres disent qu’il ne faut pas s’en faire, et qu’en tout cas ce sera fini dans quinze jours. Quels quinze jours ? Villiers la trouve mauvaise, lui qui vient d’y passer, et quoiqu’il soit seulement mécanicien et pas officier de navigation, il a dit des choses que Fourgues trouve tout à fait justes.

Je reprends l’histoire de Villiers. La Mer-Morte, avec ses cinq mille tonnes de projectiles et autres crapouillots, a fait route sur la route secrète jusqu’à l’endroit où il fallait mettre le cap à l’Est vers le canal de Malte. Elle n’a pas dû rencontrer un seul bâtiment de patrouille ni de surveillance, et ça n’épate pas Villiers, car il sait bien que ce n’est pas possible. Il nous a demandé si le Pamir en avait rencontré de Salonique à Alger, et Fourgues lui a montré le blanc de l’œil, ce qui est exact. Ça n’a pas épaté Villiers non plus. Il nous racontait ça dans le port ; et tu sais, un type qui l’a échappé aussi belle, et qui y a laissé son commandant, son second, dix hommes, son bateau, cinq mille tonnes d’obus et a failli y rester, on l’écoute tout de même un peu mieux que les âneries des reste-à-terre. Bref la Mer-Morte est arrivée vers le soir à l’endroit du changement de route. Là, un sous-marin a émergé à cinq ou six cents mètres derrière elle, et a tiré un coup de canon à blanc, pour la faire s’arrêter. Le commandant de la Mer-Morte était un type qui n’avait pas la trouille. Comme il avait cinq mille tonnes de munitions, il a pensé qu’il ne fallait pas se faire envoyer par le fond, parce qu’on en avait besoin en armée d’Orient, et il a envoyé l’ordre à Villiers dans la machine de pousser les feux à tout casser, et qu’il fallait tenir à toute vitesse pendant une demi-heure, parce que la nuit allait tomber et qu’alors on sèmerait le sous-marin. Villiers a fait ce qu’il a pu, et la Mer-Morte a pu monter jusqu’à onze nœuds et demi. Mais le sous-marin allait plus vite que ça. Il a gagné la Mer-Morte et a commencé à lui tirer dedans. La Mer-Morte n’avait pas plus de canons que le Pamir, et ne pouvait pas répondre. Le commandant, voyant qu’il allait être coulé, a voulu tout de même essayer de couler le sous-marin, a changé de route, cap pour cap, et a mis le cap vers lui. Tu sais ce que c’est ça, c’est le fantassin vers une mitrailleuse. Le sous-marin l’a attendu un peu, puis lui a envoyé sur la passerelle deux obus qui ont tué le commandant et son second avec les autres, et deux autres en pleine coque, près de la flottaison, qui ont éclaboussé machine et chaufferie et failli tuer Villiers.

La Mer-Morte a bien été obligée de s’arrêter : plus de commandant, plus de vapeur, une épave. Alors le sous-marin est venu tout près et il a envoyé un officier dans son you-you, qui est venu à bord de la Mer-Morte. Villiers était monté sur le pont avec tout l’équipage qui n’était pas tué. Il n’avait pas encore le délire, l’officier du sous-marin savait très bien le français et il a été très poli.

— Vous allez faire débarquer vos embarcations et embarquer dedans votre équipage. Vous, monsieur l’officier, veuillez me suivre sur la passerelle. Oh ! nous avons vu : nous avons tué le commandant et un officier de quart ; notre canonnier est très bon. Mais j’ai quelque chose à voir sur la passerelle.