— Ça aurait fait trois ou quatre ou cinq milliards parce que les Anglais auraient écopé aussi, et puis après ?

— Eh bien ! les Anglais n’auraient plus qu’à rentrer au port et à se chauffer les pieds au lieu d’être sur le qui-vive et mener une vie de chien à cause des gros bateaux allemands.

— C’est justement ce que je voulais vous faire dire, commandant. Je vous fais la partie belle. J’admets que la grande flotte allemande soit détruite. Est-ce que cela diminuera d’un seul le nombre de leurs sous-marins ? Est-ce que leurs mines ou batteries ou torpilles ne nous empêcheront pas aussi bien d’approcher leurs côtes ? Est-ce que nous aurions un seul bateau de commerce de plus sur l’eau et un seul de moins coulé ?

— Oui, oui, oui ! Mais tant qu’ils ont des gros bateaux, il faut en avoir contre eux.

— Je n’en suis pas d’accord. Il nous suffirait d’avoir des centaines de sous-marins pour les empêcher de sortir de chez eux ou de les traquer sur l’eau comme ils font pour nous.

— Mais enfin leurs navires cuirassés couleraient nos cargos à nous.

— Où avez-vous vu que les cuirassés de combat et les croiseurs de bataille fassent la guerre de course ? Ils sont trop délicats et ne peuvent pas emporter de charbon pour tenir longtemps la mer. Ce sont les navires légers ou les sous-marins qui font la chasse au trafic.

— Bref, où voulez-vous en venir ?

— A ceci : que le gros bateau ne sert plus à rien, qu’à faire dépenser des milliards en quelques heures sans que personne s’en trouve ni mieux, ni plus mal. Cela me paraît limpide. Tandis qu’un bon sous-marin, qui coûte deux millions, emporte six ou huit torpilles et des canons, peut couler ses huit ou dix cargos dans le mois avec un peu de veine. Même s’il y reste, il a fait sa force, parce que vingt ou trente mille tonnes de blé, de charbon, d’acier ou de caoutchouc sont au fond de l’eau. Voilà qui embête l’ennemi. Ça fait moins de bruit dans les journaux, mais c’est le vrai travail de guerre, et, dans cette guerre-ci la victoire sera à celui qui fera le plus de mal à l’autre dans le plus bref délai. D’ailleurs, ç’a toujours été comme ça et je ne comprends pas qu’on ne l’ait pas encore compris cette fois-ci.

Je n’en finirais pas de te raconter leurs palabres là-dessus. Il y a de quoi d’ailleurs, la question en vaut la peine, et je serais bien aise que tu me fasses une tartine sur ta façon de penser. Toi qui es sur un dreadnought, tu dois trouver saumâtre que je t’écrive des choses pour vilipender ta partie, mais entre nous deux on n’en est pas à faire des chichis. Sans blague, j’attends ta réponse.