Il a plutôt fait la tête quand il a vu que le Pamir n’avait ni T. S. F., ni canons, ni rien contre les sous-marins. Mais comme il nous avait télégraphié de l’intérieur qu’il prendrait passage avec nous et qu’il est seulement arrivé le matin du départ, il n’a pas voulu s’en dédire et il a avalé la pilule, d’autant que ça lui faisait gagner quatre ou cinq jours. Il n’y a pas des bateaux pour la France comme on veut, maintenant. D’ailleurs, c’était son douzième voyage depuis la guerre et il a été huit fois sur les bateaux sans T. S. F. ni canons. Alors, comme tous ceux qui roulent un peu leur bosse sur l’eau, il pense la même chose que nous tous, et l’on est vite tombé d’accord que la marine marchande des Alliés est quasiment offerte aux sous-marins boches, et que ça durera ce que ça durera. Lui qui est ingénieur, il a assuré que ce ne serait rien comme galette d’installer la T. S. F. sur les bateaux, et que le prix d’une seule grosse barque bien chargée qui a été coulée pour ne pas avoir été avertie, aurait couvert le prix de la T. S. F. pour au moins cent cinquante à deux cents cargos. Mousseaux ajoute qu’il faudrait quelqu’un à poigne pour obliger les armateurs, les administrateurs de la marine et tout le monde à se mettre d’accord et que ce serait l’affaire d’un mois. Seulement, personne n’ose prendre de décision, et ça coûtera quelques dizaines de millions au pays.
Fourgues et Mousseaux se sont aussi un peu piqués, parce que Mousseaux demandait ce que ça signifiait de mettre des canons à l’arrière des cargos qui en ont et pas à l’avant ; Fourgues lui a demandé ce qu’il voulait dire par là.
— Oui, — a répondu Mousseaux, — j’ai voyagé sur plusieurs bateaux qui avaient un seul canon, et ce canon était à l’arrière.
— Dame, — dit Fourgues, — on n’a pas dû demander l’avis des commandants de bateaux. Si jamais on m’envoie un canon, on y mettra autour des tas de bougres de la marine qui le mettront derrière, parce que la doctrine de l’Entente est de faire de la défensive contre les sous-marins.
— Mais, commandant, le seul moyen de les démolir, c’est de les attaquer et de faire tête quand on les rencontre.
— Ça, c’est votre idée, c’est celle de nous tous. Soyez assez aimable pour le dire à Paris à qui de droit. Vous ferez un de plus que l’on priera de fermer sa boîte et de se mêler de ce qui le regarde, parce que la consigne est de ficher le camp, oui, monsieur, de ficher le camp devant le sous-marin et de lui tirer dessus par derrière si l’on a le temps. Quant à l’attaquer, défendu, bernique, ça n’est pas dans le programme.
— Alors, commandant, à quoi cela sert de dire que nous sommes maîtres de la mer, si les bateaux doivent fuir et jamais attaquer ?
— Oui, à quoi cela sert-il ? Je vous pose la question. On nous fourre des millions de marchandise dans le ventre. On nous dit : « Porte-les en Europe, tu n’as rien à craindre ! » Tous les jours, nous apprenons qu’un camarade a bu le bouillon devant un sous-marin, mais il paraît que ça ne compte pas. Si nous avons la veine d’en rencontrer un, défense de lui tomber dessus. Il faut se laisser faire ou bien tourner le dos, comme des jeanfoutres.
« Et si nous attrapons la purge ? Regardez ma mâture, nous n’avons pas même quatre fils de fer pour envoyer un radio aux camarades qui sont dans les parages ! Il n’y a pourtant pas de quoi attraper une méningite à découvrir ce qu’il faudrait aux bateaux de commerce. Le syndicat des capitaines marchands le demande sur tous les tons, et ça crève les yeux. Mais on sait bien que nous ne nous mettrons pas en grève, et les grosses légumes racontent que nous avons la trouille ou que nous sommes des révoltés. Alors, marche ou crève. On marche… et chacun est sûr d’être décanillé à son tour.
— D’autant plus, commandant, que, sans vouloir chiner la marine marchande, les passagers sont à peu près sûrs d’être noyés si on les torpille. Vous, sur le Pamir, vous avez deux canots qui pourraient suffire à votre quarantaine d’hommes. Mais j’ai voyagé sur des bateaux avec mille ou douze cents hommes de troupe, et il n’y avait pas de quoi en sauver plus de quatre ou cinq cents. Comme la plupart du temps la moitié des embarcations, toutes celles du côté qui monte en l’air après torpillage, est inutilisable, vous voyez qu’il faut tout de même du courage pour aller sur l’eau, et de la folie pour envoyer des régiments entiers sans protection. Après tant de mois de guerre les pékins trouvent cela drôle. Si c’était sur terre il y a longtemps que le Parlement ou les journaux auraient fait changer ça. Mais le pays ne connaît rien à la marine, et on lui chante des histoires qu’il gobe. Vous avez de la veine que le pays n’y comprenne rien.