— Tonnerre de tonnerre, — a répondu Fourgues, — vous appelez ça de la veine ! C’est-à-dire que c’est à se casser la tête contre le compas. Et encore c’est pire que vous croyez, monsieur. Après tout, je m’en fiche, on est entre amis, et l’on peut parler. Croyez-vous que sur les paquebots et transports, la marine n’a pas encore fait de consigne, affichée partout, où les passagers sachent ce qu’ils ont à faire en cas de sous-marin ? Alors ils embarquent comme des moutons, avec le dernier journal où est imprimé que les sous-marins c’est de la blague ; et, quand ils sont torpillés, c’est de la boucherie, monsieur, c’est du massacre, et il n’y a rien à dire, puisque c’est comme ça qu’on veut que ça soit. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fichent, ces centaines d’éléphants, quand le bateau commence à basculer ? On ne leur a rien dit. Ils ne savent pas. Ils courent partout. Ils gueulent comme des ânes, sautent dans les embarcations, coupent les cordages, et ça fait des noyés qu’on passe aux profits et pertes. Si un seul général traitait nos soldats comme cela, on l’enverrait à Limoges d’abord, et on le ferait passer en conseil de guerre ensuite.
Tu vois d’ici le ton de Fourgues. On ne s’occupe plus guère des affaires terrestres et diplomatiques, à bord du Pamir. La mer nous suffit, on sent qu’on est traqué de jour en jour, un peu plus serré à chaque traversée, et l’on ne peut rien faire, et l’on ne peut rien dire, c’est défendu ! Ah ! j’oubliais une conversation après ce que nous a dit Flannigan, à New-York, sur les équipages des sous-marins allemands. Les journaux et les autorités françaises racontent que tous les bons équipages allemands sont détruits depuis longtemps, et que les équipages de sous-marins, ça ne se fabrique pas comme des gaufres et qu’alors nous pouvons être bien tranquilles. Flannigan a dit que c’est une blague. D’abord, avec de l’argent on a ce qu’on veut dans tous les pays, et les Allemands payent royalement leurs sous-marins. Ensuite, tout le monde sait que, dans un sous-marin, il n’y a que deux types qui doivent connaître leur affaire, le commandant et le second qui font les manœuvres de plongée et de direction. Quant à l’équipage, ils ont des postes de mécaniciens avec des volants, des manettes, des soupapes, comme dans n’importe quelle usine, et ils n’ont qu’à exécuter les ordres des deux chefs, tourner à droite, vider à gauche, chasser au centre. Ce n’est pas la mer à boire ; le premier mécano venu est à la coule en un mois, et ça fait des équipages épatants tout comme ceux des zeppelins. Il n’y a que le risque. Mais je voudrais bien savoir dans quel pays le risque arrête les types qui ont du cran ? Pas en France, ni en Bochie. D’ailleurs, a dit Flannigan, quand les sous-marins ont trimé dur pendant quinze ou vingt jours à la mer, on les envoie en permission à leur arrivée au port, pendant huit ou quinze jours dans leur famille, pendant que d’autres pieds noirs remettent toute la mécanique en état. Ils sont traités en héros et fêtés partout, plus les parts de prise et destruction. C’est-à-dire qu’on doit refuser les candidats, tout comme dans l’aviation française où l’on se fait pourtant casser la figure, mais après avoir tapé sur l’ennemi.
Et puis Flannigan a dit que l’amirauté allemande n’emprisonne pas les commandants de sous-marins, sous prétexte qu’ils sont jeunes. Elle leur met la bride sur le cou, les envoie avec pleins pouvoirs, et ne s’occupe pas plus de ce qu’ils ont fait que des papelards qu’ils écrivent. Avec ça, on peut s’attendre à quelque chose de salé comme affaires sous-marines. Si l’on en faisait le quart à des Français, je crois qu’ils crocheraient la lune.
A Brest, on a débarqué notre acier, pas bien vite, mais c’est la règle. En voilà une chic rade ! Elle pourrait contenir tous les bateaux d’Europe et d’Amérique, et c’est la plus près des États-Unis. Elle ferait gagner de douze à vingt-quatre heures sur tous les voyages d’Atlantique. Fourgues prétend qu’il n’y a que les Français pour ne pas se servir d’un port pareil. C’est qu’on est trop riche, dit-il. Si les Boches, ou les Anglais, ou les Yankees avaient Brest, ils y auraient fait le premier port transatlantique du monde qui enfoncerait Hambourg, Rotterdam, Londres, Liverpool et New-York réunis. Mais la marine de guerre ne veut pas et le fret de l’Atlantique passe ailleurs, et notre bonne galette s’en va aux autres.
Il y avait à Brest des tas de bateaux qui partaient pour Arkhangel, avec du matériel qui ira se perdre en Mandchourie ou au Tibet probablement, vu que Flannigan nous a dit que le tsar est entouré de toute une clique qui travaille pour les Boches. Fourgues aurait bien voulu que le Pamir refasse le petit voyage de l’an dernier en Russie, mais on nous a envoyés à Cardiff où il y avait ordre de prendre du charbon. Alors, on est parti à vide, selon le coup habituel. Ça embêtait Fourgues de prendre du charbon, parce que depuis longtemps le Pamir n’avait trimballé que des choses propres. Mais on a compris pourquoi à Cardiff, et c’est le patron qui est là derrière. Je comprends qu’à l’heure d’aujourd’hui il y ait du bénef à charger du charbon, et le Pamir aura payé son prix avec ce voyage ; il peut couler maintenant. Fourgues et moi avons fait notre force, le patron pourra s’offrir des cigares à cent sous.
On a failli couler d’ailleurs au large de Sallys, en partant de Cardiff pour Gênes. C’était pendant le quart de Fourgues, entre deux et trois heures de l’après-midi. Le Pamir a tossé dans quelque chose qui l’a secoué depuis la quille jusqu’à la pomme des mâts. Mais ça n’a pas éclaté. C’était peut-être un sous-marin qui l’aura senti passer, vite le pire ; ou bien une mine qui n’a pas éclaté. Toujours est-il que rien ne s’est produit, sauf que nous embarquons par jour quarante tonnes d’eau dans la cale, et qu’on pompe sans arrêter. Comme il y a encore du charbon à bord, je ne peux pas te dire ce que c’est, mais nous avons reçu un pain sérieux. Fourgues et Villiers disent qu’on peut marcher encore jusqu’en France, pour passer au bassin, mais nous saurons après-demain ce qu’il y a de démoli dans la carène, quand nous aurons vidé le charbon. De Cardiff à Gênes, ça a lansquiné tout le temps ! Jamais nous n’avons eu une traversée aussi humide. Beau temps, d’ailleurs. Pas rencontré un seul navire de patrouille, sauf à Gibraltar. Nous ne sommes pas étonnés qu’il n’y ait pas de navires de patrouille, seulement on a tort de dire que les routes sont gardées.
A Gênes, poireauté pendant quatre jours. Il y avait erreur sur la destination du charbon, qui était pour les usines de Naples et de Rome. Visité la ville et les environs. Ils ne se frappent pas, en Italie. Au fond, mon vieux, il n’y a guère que la France qui trinque pour de bon dans cette guerre : hommes, territoire, galette et effort.
On a déblayé de Gênes pour Naples, où ils s’en font encore moins. Ce n’est pas pour dire, mais il y a plutôt quelques classes qui ne sont pas mobilisées. D’ailleurs, ce n’est pas mon affaire. Moi je m’y connais en marine marchande, mais pour le reste on peut toujours me dire que je dis des inepties. Nous sommes mouillés dans le port entre deux navires de guerre qui ne sont pas au canal d’Otrante. On nous débarque notre charbon couci-couça.
Pour parler d’autre chose, on parle de la Roumanie qui rentre dans la fête, et de l’Italie qui déclare la guerre à l’Allemagne. Fourgues dit que ça veut dire au moins six mois de guerre de plus. Alors quoi, plus qu’on a d’alliés, plus ça durerait ?…
Sur ce, mon vieux, je te la serre. Fourgues et Villiers me mènent ce soir dans un beuglant de la rue Tolédo, pour voir si je suis, comme ils disent, un fiancé à l’épreuve des feux. Je vais me barber. Si l’on va au bassin en France, je t’enverrai un télégramme par le Ministère de la Marine. Si ton Auvergne est en France, rapplique immédiatement à La Rochelle, c’est toi que j’embrasserai le premier après ma femme.