Le Boche a dû être dégoûté de perdre en une heure deux torpilles et pas loin de cinquante obus sur un bateau qui faisait bouchon ; il a remonté en surface à environ deux ou trois mille mètres sans plus rien nous envoyer, et a pédalé sur une autre barque qui venait de l’Ouest, le Worthminster, un grand patouillard anglais chargé de munitions, qui avait fait escale à Marseille et en était sorti à la même heure que nous, mais qui avait un peu perdu de vitesse sur le Pamir et que nous avions perdu de vue la veille au soir. Je crois que le Worthminster y a passé, car il n’est pas arrivé à destination à Salonique. Nous avons demandé les nouvelles à Salonique, mais c’est motus partout, et l’on saura la semaine des quatre jeudis si les copains du Worthminster donnent à boulotter aux crabes.

Tu penses si Fourgues a fait de l’orchestre parce que le Pamir ne pouvait pas envoyer de radiogramme au Worthminster, qui avait la T. S. F. qu’on avait vue à Marseille. Voir un sous-marin courir sur un frère et ne pas pouvoir dire : « Retourne à l’Ouest ! voilà des obus et des torpilles qui arrivent ! » Avoue qu’il y a de quoi en râler. Si encore notre drosse avait été disponible, Fourgues aurait couru après le Boche au risque d’encaisser des pruneaux, mais le Worthminster aurait vu l’affaire et se serait débiné. Seulement, il a fallu deux heures pour dégager la drosse et la réparer et finir de tourner en rond. Alors Fourgues a continué sa route en hissant les signaux qu’il avait vu un sous-marin boche vers Matapan, et tous les bateaux qu’on a rencontrés ont gagné au Sud. Quant à ceux qui venaient après nous, ils se sont fait déquiller sans qu’on ait pu rien leur dire !

A Salonique, les autorités maritimes ont posé à Fourgues cent mille questions sur cette aventure. Comme le Pamir n’avait reçu aucun coup dans le ventre ni dans les œuvres mortes, on a voulu faire dire à Fourgues qu’il avait rêvé, et qu’il n’avait pas vu plus de sous-marin que dans le creux du coude. Fourgues était tellement en rogne qu’il ne s’est même pas mis en colère :

— Ça va bien, — qu’il a répondu. — Puisqu’il faut faire la preuve qu’on a vu un sous-marin en se faisant envoyer par le fond, la prochaine fois je stopperai et j’attendrai ; peut-être qu’on me croira. En tout cas vous pouvez avoir des confirmations par le Worthminster qui…

Les autres ont tiqué au nom du Worthminster, ce qui nous fait croire qu’il a trébuché, mais on n’a pas voulu nous donner de tuyaux. On a seulement questionné Fourgues :

— Pourquoi n’avez-vous pas prévenu le Worthminster ?

— Pas de T. S. F.

— Pourquoi n’avez-vous pas couru après le sous-marin ?

— Drosse engagée et avariée.

— Pourquoi n’avez-vous pas attaqué le sous-marin ?