— Pas de canons et une mer démontée.

— Pourquoi n’avez-vous pas hissé des signaux au Worthminster ?

— Il était à l’horizon, il pleuvait. On n’aurait pas vu un pavillon à cinq cents mètres.

Et patati et patata. Fourgues est parti tout court en laissant son papier écrit, en disant que puisque c’était les gens qui trinquent qui se font attraper, et les reste-à-terre qui leur cherchent des poux dans la tête, il s’en lavait les mains et laisserait errer les sous-marins la prochaine fois pour que le compte soit réglé et qu’on n’en parle plus. Mais ça, mon vieux, c’est de la mauvaise humeur du moment, et il n’a pas plus envie que moi que le Pamir aille baliser le fond de l’eau. Pendant qu’on débarquait notre matériel pour l’armée d’Orient, il y avait pas mal de cargos sur rade, et un jour Fourgues a invité à déjeuner tous les commandants des cargos. Comme il est très populaire, on s’est trouvé une tablée de quinze ou vingt, tous des types à poil et à cran, qui, depuis le début de la guerre, bourlinguent au Nord et au Sud avec des millions de marchandise dans le ventre ou bien des troupes en veux-tu en voilà. Tu sais, ça fait plaisir d’écouter des conversations pareilles, des gens qui turbinent pour de bon et qui n’ont pas la trouille, et puis, entre marins on ne la fait pas à la pose ; d’ailleurs, Fourgues qui présidait n’avale pas les bourdes comme un mousse. Alors, chacun racontait sa petite histoire, comme ça lui était arrivé et sans bourrer le crâne de personne. Ils avaient tous été plus ou moins attaqués, torpillés, canonnés, mais ils en étaient sortis puisque tous étaient là. Ils disaient cependant que c’était là jeu de quilles qui commençait sérieusement, que tôt ou tard chacun ne s’en tirerait pas sans avaro. Il y en a qui avaient la T. S. F. et des canons ; seulement, leurs canons ne portaient pas si loin que ceux des sous-marins qui les avaient attaqués, et quand ils appelaient par T. S. F. pendant des heures pour prévenir d’un danger, personne ne leur répondait. Il y en avait qui avaient la T. S. F. et pas de canons, et comme ils n’avaient qu’un seul opérateur, et qu’un homme n’est jamais qu’un et ne peut pas rester avec les écouteurs aux oreilles sans dormir pendant vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous peine de devenir fou, leur bateau n’était pas informé des dangers et l’avait parfois échappé belle. Il y en a qui avaient des canons et pas de T. S. F., mais on leur avait donné des canons de rebut qui s’enrayaient au troisième coup et c’est comme s’ils n’en avaient pas. Il y en a qui n’avaient ni canons ni T. S. F. : voir Pamir ; c’était le plus grand nombre et ceux-là n’avaient qu’à faire leur testament comme réponse aux sous-marins. Tout ça n’était pas très folichon à constater, et sans Fourgues, qui était à la bonne ce jour-là, ça aurait tourné à la cérémonie funéraire ; d’autant plus qu’on parlait aussi des embarcations de sauvetage, qui sont insuffisantes partout ; des machines à bout de souffle depuis qu’on les fait tourner, marche ou crève ; des bateaux qui tiennent debout parce qu’ils ont bon caractère, mais qui se décollent dans tous les coins ; bref, toutes les misères que tu as connues dans le temps, mon vieux, mais qui n’étaient que rigolade à côté de l’emberlificotage présent.

Au café, Fourgues a résumé les laïus en disant que, puisque personne ne s’occupait des cargos ou transports tant que les marins se taisent, c’était peut-être temps que les officiers et capitaines marchands disent un peu ce qu’il faudrait faire et se mettent d’accord pour parler et exposer des lignes de conduite. Ils se sont tous mis d’accord et ont fait un topo qu’ils se sont engagés à faire signer aux collègues partout où ils iront, et à envoyer le plus tôt possible une délégation à Paris. Tu penses bien, mon vieux, qu’ils n’ont aucun espoir que ça aboutira. On leur répondra qu’ils aillent se faire couler et qu’on ne leur demande pas leur avis, et à quoi ça ressemble que les gens qui font le turbin donnent leur avis dessus. Comme le pays ignore la marine et qu’on lui chante que tout va bien sur mer, les capitaines marchands n’auront que la satisfaction de penser qu’ils avaient vu clair, et compteront en arrivant au port les petits camarades qui ont bu le bouillon. Amen et gloire aux torpillés !

Si j’avais le temps et si je savais y faire, je te raconterais des tas de choses intéressantes sur Salonique pendant qu’on y était : Venizelos, avance du côté de Monastir, le gouvernement national, etc… : tu peux dire qu’il y a du mouvement et des papotages. Mais il me faudrait des journaux de bord entiers, et puis, en dehors du métier, j’ai peur de dire des bêtises. Je te prie de croire qu’ils ont été contents de recevoir notre camelote de Marseille, à l’armée d’Orient : matériel de voie ferrée, tracteurs, pneumatiques, affûts et essence. Quand les bateaux sont en retard, ça retarde les opérations d’autant. Quand ils sont coulés, il faut attendre le remplaçant pour aller de l’avant : alors, en France, il faut reconstituer le stock, l’envoyer à Marseille, trouver un autre bateau et le remplir, bref un petit mois de retard ; sans compter qu’il manque toujours quelque chose dans le deuxième envoi, un rien du tout qui arrête une voiture, un canon ou une voie ferrée. Ils ne se doutent pas de ça sur le front de France, où ils n’ont qu’à donner un coup de téléphone sur l’arrière pour faire rappliquer la marchandise. Ici, quand on n’a pas, on n’a pas, et ça fait le compte. Mais les journaux de France du pays hurlent qu’on a un poil dans la main. Je ne suis que commandant en second du Pamir, mais j’aime mieux ma place que celle de Sarrail.

De Salonique on est allé au Pirée, Salamine et partout par là pour passer des rechanges et approvisionnements aux bateaux de l’armée navale : hélices, tubes de chaudières, câbles électriques, torpilles, tôlerie, petit outillage, une vraie quincaillerie. On allait d’un mouillage à l’autre, crachant quelques tonnes par-ci par-là, et l’on apprenait les bribes des histoires du 1er décembre à Athènes, qui étaient toutes chaudes. Ne t’attends pas non plus à ce que je te dégoise tout ça. La poste n’est pas sûre, et ce n’est pas les choses arrivées réellement qui comptent, c’est celles qu’on dit officiellement. Fourgues dit que c’est très philosophique : il n’y a que les gens officiels qui ont intérêt à raconter des blagues pour se couvrir, et il n’y a qu’eux qu’on croit. Il ajoute que cette guerre, de quelque côté qu’on se tourne, c’est le triomphe du mensonge. Il a le mot, Fourgues ! Pendant que le Pamir faisait sa petite odyssée dans les ports grecs, comme dit Villiers, nous nous demandions encore tous trois à quoi servent les grosses barques de guerre avec leurs mille hommes d’équipage et leurs canons énormes. Si c’est pour notre prestige en Orient, une journée comme celle du 1er décembre démolit la présence de mille cuirassés. Si c’est pour faire une bataille navale, c’est contre qui ? Les Autrichiens ? alors pas besoin de garder plus que le double des bateaux autrichiens, et il vaut mieux désarmer les bateaux français qui boulottent du charbon et ahurissent à ne rien faire des dizaines de milliers de matelots, qu’on verrait mieux sur des chalutiers et des petits bâtiments de surveillance : avec une seule grosse barque inutilisée on en armerait dix ou quinze qui serviraient à quelque chose. Si c’est pour offrir aux sous-marins boches des cibles qui en vaillent la peine, quand les grosses barques vont se faire caréner en France ou à Bizerte — pourquoi pas au Kamtchatka — alors qu’il y a l’Italie à portée de la main, alors on comprend. Mais tout ça ne me regarde pas et j’ai bien assez du Pamir et de la navigation.

A Argostoli, où on nous a envoyés pour vider nos cales pour des cuirassés qui se trouvaient là, nous avons continué à faire les mêmes réflexions. Équipages et jeunes officiers s’ennuient à crever et ils se rongent les poings à essayer d’avoir du service actif, le seul possible maintenant pour les marins de guerre, la chasse aux sous-marins sur des petits bateaux. Ah bien ! tu penses que ça ne ferait pas l’affaire de tout le monde ; alors pour avoir l’air de les occuper, on leur fait faire des tas d’exercices du temps de paix. Dame ! que veux-tu ? la guerre ne viendra pas pour eux, sauf d’être torpillés peut-être, et il faut bien qu’ils aient l’air de servir à quelque chose. En voilà encore une force française qu’on aura laissée en carafe, et de la première qualité. Rien que des gars costauds qui demandent à quitter leur bateau pour aller au danger. C’est pas comme les types qui demandent à quitter les tranchées pour gagner de la galette loin des coups, les marins voudraient faire de la vraie mer en gagnant peau de balle autant qu’avant. Mais qu’ils en aient envie ou non, c’est kif-kif ! Le fil est coupé avec la France, où tout le monde ignore la marine et s’en soucie comme du Siam.

Tu parles si l’on nous est tombé sur le paletot à Argostoli pour avoir les derniers cris d’Athènes et de l’armée navale, d’où nous arrivions tout droit. Ils ne savent rien ici, ou presque. Alors au début, Fourgues et Villiers et moi avons commencé à dévider notre boniment de première main, croyant qu’on nous questionnait pour savoir. Des prunes, mon vieux ! Tous les chefs ont ouvert des quinquets grands comme ça ; après, ils nous ont priés de nous faire… La France peut se faire tuer cent hommes et six officiers comme des rats pris au piège, mais c’est défendu de dire comment. Alors Fourgues et nous, avons mis notre langue dans le coin avec la chique dessus, et on a répondu aux jeunes, qui connaissent des bribes, que nous n’avions pas qualité pour dire ce qu’on savait. Et voilà ! Tu nous vois, mon vieux, dans le rôle de censeurs ! Ça nous va comme des gants à une tortue. D’ailleurs, comme les aventures forment la jeunesse, je comprends très bien la censure, après cette histoire-là, tandis qu’avant je n’y pigeais goutte et me demandais pourquoi un pays comme la France n’était pas digne de la vérité. La censure, mon vieux, c’est pour empêcher les gens d’avoir une maladie de cœur. Pas les gens du front ou de la mer qui ne seraient pas plus malades de la vérité que d’un obus ou d’une torpille, mais tous les potentats qui se font sur la guerre de l’avancement ou une réputation, et qui n’aiment pas qu’on leur mette le nez dans leur histoire. Dire qu’un pays comme le nôtre, où tout le monde se fait casser la margoulette en riant, est traité de la sorte pour couvrir une bande d’imprévoyants ! C’est à rire jusqu’au jugement dernier.

Tout de même, c’est plus ou moins drôle de voir les indigènes du pays nous regarder avec l’air de se payer notre fiole depuis le 1er décembre. Qu’est-ce qu’on attend pour leur faire suer dix fois le sang des marins français ? Il n’y a pas d’influence extérieure qui tienne ! On s’en bat l’œil que celui-ci ou celui-là ne veuille pas faire bobo à leur Constantin chéri, mais le sang français c’est une affaire française, et nous pouvons bien répondre aux autres : « A bas les pattes ! Laissez-moi régler ce compte ! » D’ailleurs, avec des bonshommes qui n’ont d’admiration que pour la trique, à preuve qu’ils sont bouche bée sur leur derrière devant les bandits boches, il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures. Seulement, nous nous gargarisons avec les souvenirs de l’antiquité, et comme tous ces Helléno-Boches connaissent notre gourderie, ils jouent de ce violon-là en roulant des yeux blancs. Mince alors ! faut-il que ça nous tienne au sang d’être poires pour couper dans cette chanson ! Fourgues m’a expliqué ça en trois paroles, comme il sait faire.