— Voilà l’histoire, petit. Il y a des aventuriers, des escrocs qui veulent épouser une bonne madame avec le sac. Alors, ils lui récitent des vers, font la bouche en cœur et prennent des poses romantiques. La bonne dame se laisse chatouiller et passe devant le maire, ses patards en serre-file. Alors qu’est-ce qu’elle prend ? Le joli cœur lui boulotte sa galette, lui tape dessus et se paye sa tête pour faire un total. Eh bien ! le gouvernement grec et l’Entente, c’est le même tonneau. On nous joue l’orchestre des grands aïeux, Thémistocle et Canaris, et quand nous arrivons la main tendue, bon pour cent marins massacrés ! Si encore on leur retournait la botte, ça irait peut-être. Mais nous leur répondons : « On peut causer ». Alors tout le monde s’assied sur les cadavres en rond, et c’est le sang français qui fait tapis vert ! Au lieu de ça, qu’on leur dise : « Constantin ou du pain !… » Qu’on leur ferme les ports puisqu’on a des bateaux qui ne fichent rien, et dans huit jours nous serions débarrassés des gars qui nous tirent dans le dos, nous coupent les ponts, et reçoivent tous les matins leurs instructions de Potsdam. Mais que veux-tu, petit, le Français est bon pour se faire tuer et demander pardon ensuite. Du moins, c’est la doctrine.
Moi, mon vieux, je ne sais pas ce que c’est que Canaris et Thémistocle, de vieux farceurs, sans doute, mais le reste est clair comme le jour. Qu’est-ce qu’on peut bien raconter là-dessus en France ? Ici déjà, à deux jours du Pirée, il y a pas moyen que nous, du Pamir, qui y étions, nous nous fassions entendre, juge un peu de ce que ça doit être là-bas ?
Et puis, la barbe ! Le Pamir attend des ordres. C’est l’habitude. Fourgues a peur qu’on ne nous fasse prendre du charbon, vu que ça devient une denrée plus chère que le gigot. Moi je m’en fiche, je m’en refiche et contrefiche. Si tu n’es pas comme moi, c’est que les galons t’ont bien changé.
La patte.
Norvège, 13 février 1917.
Mon vieux parrain,
Ça t’épate que je te donne ce nom-là. Ce n’est pourtant pas malin. Il y aura pour la classe 1937 un petit conscrit ou une petite maman qui me ressemblera, je l’espère, et tu es le parrain d’office. Pas de réclamation, hein ? J’ai appris ça l’autre jour en arrivant à Bergen ; la lettre me courait après depuis deux mois, mais on a tellement roulaillé, depuis deux mois, et puis la censure a retenu les lettres en Grèce, en sorte que c’est un futur papa tout neuf qui t’envoie son faire-part ; si tu ne me félicites pas, tu n’es pas un frère. Ça suffit pour les histoires de famille ; il n’en arrive d’ailleurs pas si souvent dans la vie des hommes. Ne va pas croire que je fais le malin parce qu’il va sortir une petite carte postale dont j’aurai fait le cliché. Non, mon vieux ! Je ne t’écrase pas. Fais-en autant quand tu pourras et si tu peux, et nous serons quittes. Et puis, si c’est toi qui as la veine de voir le premier mon ou ma moustique, embrasse la maman et le bébé de ma part. Tu vois que c’est de bon cœur.
Il y a si longtemps que je ne t’ai pas écrit que je ne me rappelle pas d’où est partie ma dernière. Je crois que tu te faisais caréner à Bizerte et que moi j’attendais à Argostoli. Si je me répète, passe les redites et prends où je t’aurai laissé.
Voilà ce qu’on a fait : Argostoli, Messine, Ajaccio (mais ça, c’est du rabiot comme tu verras), Lisbonne, Bilbao, Brest, Liverpool, Bergen et les ports norvégiens où le Pamir ramasse du bois. Et tu sais, on n’a pas moisi en mer ni dans les ports, comme tu t’en rendras compte. Cette fois on a fait du travail utile et sauf cette déclaration de blocus allemand, qui nous prend en Norvège, tout irait pour le mieux. Mais je fais comme Villiers quand il discute : je série les questions.
Il y avait à Argostoli trois autres patouilleurs qui partaient en même temps que le Pamir ou à peu près, et l’on nous a fait faire route ensemble pour rejoindre un gros croiseur à l’ouest de Cérigo, afin de faire convoi avec d’autres bateaux que le croiseur avait ramassés à Salonique, à Salamine, ou ailleurs. Il y avait un contre-torpilleur, le Revolver, pour nous convoyer tous tant que nous étions. Comme tu penses, le convoi était formé de hourques qui donnaient les unes huit nœuds et les autres quatorze et comme on s’est tous rencontré au soir, le lendemain matin il y en avait qui étaient perdus devant l’horizon et les autres derrière. Enfin, on s’est rabiboché comme on a pu et on a suivi la route secrète. Vers le matin du deuxième jour, le croiseur a hissé des tas de signaux pour nous dire de piquer au Sud, parce que pendant la nuit un sous-marin avait travaillé sur la route secrète et nous nous sommes tous cavalés au Sud, les plus rapides en tête, les rouleaux mécaniques derrière et le Pamir dans la bonne moyenne. Ça valait le coup de voir cette course d’obstacles. Le croiseur avait ordre de toucher à Messine ou ailleurs de ce côté-là, il ne nous l’a pas dit, mais il nous a ramassés tant bien que mal et nous a conduits dans le détroit de Messine où l’on s’est trouvé tous en tas vers midi ; et s’il y avait eu un sous-marin à nous regarder, il ne nous aurait pas plus manqués qu’un éléphant dans une fenêtre. Là le croiseur et le contre-torpilleur nous ont signalé bon voyage, et nous ont donné ordre de filer par la route secrète jusque devant Marseille où chacun suivrait sa destination par les routes secrètes. Mais comme il n’y avait plus personne pour faire la police, les bons marcheurs en ont mis, les autres ont calé, et avant d’arriver à Bonifacio le Pamir n’avait plus en vue qu’un grand vapeur qui a disparu à la nuit à l’horizon devant. On a marché toute la nuit et le lendemain au jour, qu’est-ce que Fourgues voit ? Le grand vapeur désemparé qui avait reçu une torpille dans le gouvernail et l’hélice, et qui demandait à être remorqué. Comme ce vapeur avait un canon, Fourgues a pensé qu’il avait arrosé le sous-marin et que celui-ci s’était trotté pour attendre les copains qui suivaient la route secrète. Il nous a peut-être manqués d’une heure à une heure et demie au plus, mais nous n’avons rien vu pendant qu’on a rejoint le grand vapeur, la Sainte-Eulalie, non plus que pendant qu’on l’a remorqué jusqu’à Ajaccio. Ça n’a pas été commode à lui passer la remorque, vu qu’il y avait un reste de mistral et que la Sainte-Eulalie était tombée travers au vent. Il y a eu un de nos hommes qui a eu une patte cassée par la première aussière qui a pété. La deuxième a tenu bon, et le Pamir a remorqué l’éclopé jusqu’à Ajaccio à cinq nœuds de vitesse. A Ajaccio, on a débarqué notre blessé et comme il n’y avait plus de raison pour aller à Marseille vu que le convoi était dispersé, Fourgues a fichu le camp droit sur Lisbonne où on lui a dit de passer à Argostoli, et il s’est donné le luxe de naviguer à côté des routes secrètes ; quand je dis à côté, ça veut dire à cinquante milles, sauf à Gibraltar où il faut bien que tout le monde passe ; mais si la marine n’est pas capable de garder Gibraltar, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle et à commander une couronne mortuaire.