Fourgues a dit que les voyages sur mer commençaient à présenter un peu trop de variété pour qu’on suive les routes secrètes — et que tant qu’il n’y serait pas contraint et forcé, il irait voir un peu plus loin pour éviter les sous-marins. Alors il a rejoint la côte espagnole un peu au Sud des Baléares et l’on a suivi la terre jusqu’à Lisbonne.
Fourgues dit que ça lui a peut-être fait perdre un jour, mais que les sous-marins sont moins dangereux à proximité des côtes, vu que s’ils nous envoient une torpille on peut avoir le temps de jeter le bateau au sec et de le sauver subséquemment ; et qu’en tout cas les équipages et les embarcations sont presque sûrement sauvés puisqu’ils n’ont qu’à donner quelques coups d’aviron pour gagner la terre ferme. Fourgues ajoute que cette règle devrait être générale.
A Lisbonne, on fait du charbon, et le Pamir a pris le matériel que nous a passé la marine portugaise pour le corps expéditionnaire que le Portugal forme en France. Nous avons été très bien reçus à Lisbonne ; ce n’est pas comme dans d’autres pays alliés où ça n’est ni chair ni poisson. Les Portugais y vont franc jeu. Ils ne sont pas riches et leur armée n’est pas immense, mais ils ne demandent qu’à taper sur les Boches et à les démolir, ce qui devrait être l’idéal de tous les alliés, au lieu de faire des combinaisons louches comme certains.
Nous avons à moitié rempli nos cabs : le cab arrière, à Lisbonne, avec le matériel de guerre portugais et nous sommes allés à Bilbao pour fourrer de l’acier dans le cab avant. Tout ça a été fait en cinq sec. Les Espagnols, je veux dire les armateurs, commencent à renâcler pour nous passer du minerai, parce qu’ils disent que les Boches vont envoyer tous les bateaux par le fond et que l’Espagne ne tient pas à perdre toute sa flotte. Alors, ils demandent des prix formidables : ça fait des négociations à n’en plus finir, et le minerai s’empile sur les quais. C’est pourquoi le Pamir a vite chargé.
Je passe à toute vitesse parce que je veux arriver au trot aux affaires actuelles et aux histoires de Norvège, et que le courrier part après-demain. Nous avons fichu le camp pour Brest, où le Pamir a débarqué le matériel portugais et le métal espagnol. Pendant la traversée nous avons passé près d’une épave ou plutôt de cinquante épaves : bois, bûches, bouées, etc., qui occupaient un demi-mille de mer. Fourgues a fait chercher pendant tout l’après-midi pour voir si on ne trouverait pas quelque radeau ou canot du bateau démoli. Mais ça a dû être le même coup que le Suffren, qui n’a laissé que son absence comme preuve de naufrage, et nous n’avons rien cueilli. Quand tu passes à côté de drames pareils et que tu te dis que ton tour viendra peut-être dans un quart d’heure, eh bien ! tu n’applaudis pas comme on fait à Paris sur notre politique navale.
Quand on a eu vidé notre camelote à Brest, le Pamir a attendu un jour tout au plus et on l’a expédié en Norvège pour chercher des bois en planches et madriers. Faut croire qu’il n’y a pas des bateaux de reste maintenant, quoique les journaux racontent qu’il y a cent mille sorties et rentrées à la semaine, et que la guerre sous-marine est un fiasco pour les Boches. Au début de la guerre, on n’avait pas peur de faire poireauter le Pamir des huit et dix jours sans rien faire dans un port : maintenant, au galop ! Tous les copains qu’on a vus, ils serrent les rangs aussi. Ça ira tant que ça pourra ; et puis à un moment donné, il n’y aura plus mèche. Alors on commencera à serrer d’un cran la boustifaille et le charbon du pays, et puis de deux, et puis de trois, pendant que nous continuerons à être envoyés au fond. Si ça pouvait ouvrir au pays les yeux sur l’importance de la marine et le besoin de la protéger ! Passe encore. Mais tu verras qu’on trouvera moyen de lui faire avaler une nouvelle vessie. La France n’est pas maritime et se laissera toujours bourrer le crâne sur la marine. D’ailleurs, j’anticipe et je dis cela comme si le blocus boche était déclaré à ce moment-là, tandis qu’il ne l’est que depuis qu’on est en Norvège. Donc, nous partons de Brest.
Nous avons ordre de filer par le canal d’Irlande, vieille connaissance depuis la guerre. Dans la Manche, vers dix heures du matin, j’ai vu droit devant le Pamir une mine qui avait dû se décrocher du fond, et qui filait en dérive comme un simple bout de bois. Si ça avait été la nuit, je ne t’écrirais pas, mon vieux, ni personne du Pamir, parce qu’il y avait de quoi faire sauter quatre Pamir réunis. J’ai mis à droite. Nous avons regardé et admiré la mine et puis c’est tout. Pas un canon pour l’envoyer au fond. Pas de T. S. F. pour informer les autorités à Liverpool, au sujet de cette mine. Mais il voulait aussi prendre du matériel de rechange à Birkenhead et on a mouillé dans le Mersey.
Fourgues a eu le malheur de télégraphier au patron qu’il était à Liverpool, et le patron, qui ne perd jamais l’occasion d’arrondir son pécule, nous a répondu d’attendre quarante-huit heures pour embarquer du fret urgent pour la Norvège. Ce fret urgent, mon vieux, c’étaient des wagons et des montagnes de sucre, de conserves et de confitures pour la Norvège. Il paraît qu’en Norvège ils n’ont pas peur d’acheter ce qui se paye en France le poids de l’or. Si tu veux mon avis, c’est pas la cargaison du Pamir qui rendra l’embonpoint aux Norvégiens qui en manquent. Plus au Sud, il y a des claqueurs de bec, et nous aurons travaillé pour eux. Quand on est bête, c’est pour longtemps. Comme blocus les Alliés se servent d’un filet aux mailles crevées, ici comme en Grèce et ailleurs. Mais ça, c’est d’autres histoires. Pendant la traversée de Liverpool à Bergen, que je te recommande si tu aimes la gymnastique, vu qu’on n’a pas cessé une minute de rouler bord sur bord, Villiers s’est amusé à faire des calculs d’après le journal de navigation pour voir combien le Pamir avait fait de kilomètres et transporté de marchandises depuis trente mois de guerre. Il a trouvé qu’on a fait trois fois et demie le tour du monde, transporté entre quatre-vingts et cent millions de camelote. On aurait pu dépasser ce dernier chiffre et comment ! si nous n’avions pas eu tant de voyages à vide. Mais enfin, tel qu’il est, Fourgues a dit que le Pamir avait fait sa force. Quand on pense que les plus gros cargos ont pu en trimballer le double ou le triple et que la France avait besoin de tout cela, on peut dire que les marins marchands n’ont pas démérité. Oh ! mon vieux, ce n’est pas pour nous pousser du col et dire qu’on est des types épatants. Tout ça c’est bon pour les fils à papa qui se font photographier dans les journaux ou bien les bonshommes qui se pavanent dans les brasseries de Paris. Ceux-là en ont peut-être fait gros comme l’ongle et font du volume gros comme la tour Eiffel. Mais nous qui trimons sans que personne le sache, et qui recevons des engueulades plus souvent que des récompenses, sans compter les capilotades de torpilles et de mines et pas plus de huit jours de permission en rade, mais je me demande ce que l’Entente aurait fait si nous n’avions pas été là, solides au poste et silencieux. Si les Français n’arrivent pas à comprendre après cela ce que représente la marine marchande, c’est qu’ils sont bouchés à la colle forte, et qu’il n’y a plus qu’à larguer tous les bateaux pour s’en aller planter des topinambours dans son patelin. Arrange tout ça comme tu voudras, la France a besoin du monde entier pour gagner sa victoire, et comme il n’y a pas de chemins de fer pour aller en Australie, en Argentine ou aux États-Unis, ni dans aucun des pays qui nous refilent des matières premières, on était bel et bien cuit sans la marine marchande. Mais va-t’en voir s’ils viennent, Jean ! Il n’y a pas de danger pour qu’on insiste là-dessus à Paris, et nous continuerons à rester sur le trimard, comme devant, pendant que ces messieurs se gargariseront les uns de palabres et les autres de fafiots à leur crever les poches.
A Bergen, nous avons évacué notre boustifaille destinée, en transit, aux Boches et je t’informe que nos hommes ont démoli autant de caisses que possible en les envoyant sur le quai. Ce n’est pas de l’argent perdu pour le patron, car tu peux être sûr que celui-là a pris ses précautions, mais c’est toujours autant que les Boches ne se fourreront pas dans les boyaux.
C’est pendant que le Pamir était à Bergen qu’est arrivée la nouvelle de la guerre sous-marine que les Boches vont mener sans merci, avec blocus, zones défendues, pas d’avertissements, et tout le catalogue. Tu penses que sur le Pamir personne n’a été bien épaté de cette histoire qui fait pousser les hauts cris à tous les gros légumes et aux journaux de l’Entente. Nous et tous les copains qui bouffons des lieues sur mer et entendons parler un peu partout, il y a belle lurette que nous sentons venir le grain. Seulement, nous ne sommes pas des officiels, alors il fallait croire qu’on se trompait. Eh bien ! la bombe arrive. Qui est-ce qui va trinquer ? D’abord les petits bateaux qui vont sur l’eau, ensuite la France qui va faire ceinture. Qu’est-ce qu’on va prendre, au pays, comme augmentation de prix du charbon, de la farine, du beurre et de tout ?