Nous qui avons l’habitude de transporter toutes ces camelotes, nous savons ce que représente une tuile pareille. Mais le bon public qui achète ça à la boutique du coin, et qui croit que ça vient tout seul comme la pluie ou l’air qu’on respire, il va plutôt faire une tête. Bien sûr, on ne lui dira pas d’où ça vient et il ne se doutera pas qu’il paye le double ou triple prix à cause que les bateaux trébuchent sur l’eau. On lui servira des raisons à l’eau de savon, parce qu’il est défendu de dire la raison de rien. Mais la censure n’empêchera tout même pas de couper le gaz, l’électricité, les chemins de fer, les restaurants et tout ce qui rend la vie facile. Car tu peux croire que les Boches ne vont pas y aller avec le dos de la cuiller. Ici, tout près de chez eux, on a des tuyaux, et nous en avons ramassé pas mal à Bergen et à Christiansund, d’où je t’écris pendant que nous chargeons des stères et des kilostères de bois en planches et en madriers. C’est encore heureux d’ailleurs que le Pamir se trouve ici pour prendre ce bois, car tous les bateaux norvégiens ont reçu l’ordre de rester là sans bouger à cause du blocus allemand et je te prie de croire qu’il y a des milliers de tonnes de bois de construction. Comment va-t-on faire, déjà que ça manquait ? Le pire est que les Hollandais, Espagnols et autres neutres vont aussi suspendre leur trafic, parce qu’ils ne tiennent pas à faire culbuter leurs bateaux. Enfin, le Pamir aura toujours ses trois à trois mille deux cents tonnes de bois qui serviront bien à construire des baraquements de poilus, des voies ferrées, des montants de tranchées, pour au moins un corps d’armée.
C’est au moins aussi utile que les obus et le charbon, et nous sommes contents de cette cargaison.
Pour en revenir aux tuyaux qu’on a recueillis ici, il paraît que ça bouillonne en Russie, et qu’un tas de gens trouvent à Pétrograd et ailleurs que ça suffit de subir l’influence des Allemands qui mettent des bâtons dans les roues, jusqu’à la cour et la famille impériale. Beaucoup de gens prétendent que ça ne peut finir que par la paix séparée ou la révolution. Pour tout dire les affaires sont assez troubles là-bas, de l’avis de personnes qui en viennent.
En Allemagne, on ne parle plus que de sous-marins et le public en attend des merveilles. Les Norvégiens disent qu’il est sorti plusieurs sous-marins par semaine depuis plusieurs mois et qu’il y en a beaucoup qui sèmeront des mines. Alors, comme tu peux croire que les Boches vont faire comme ils ont dit, la navigation va devenir comme des pièges à loups, et l’on sautera sans savoir ni qui ni comment. Le Pamir est bien servi pour la première traversée après le blocus. Il a à franchir en long toute la zone défendue, et ce n’est pas la surveillance qu’on y fait qui nous protégera beaucoup. Ça n’a guère changé en trente mois de guerre. D’ailleurs, Fourgues dit que l’Entente est assez riche pour prétendre qu’elle peut supporter tout ça. Qu’on coule par mois mille ou cinq mille tonnes, Fourgues dit qu’on mettra dans les journaux que c’est du bluff. Seulement, c’est le public qui paiera en fin de compte. Nous, qu’on y passe ou non, ça n’a guère d’importance. Tout ce qu’on aura comme oraison funèbre, c’est le silence partout. Mais tout ça, c’est des balivernes. Je vais ce soir au cinéma avec Villiers qui m’offre cette fête en l’honneur de ma paternité. Nous dînerons à terre. Nous appareillerons dans trois jours pour un port de l’Atlantique qui n’est pas fixé. Tu vois cette veine, si c’était La Rochelle ou Saint-Nazaire ? J’irais embrasser la jeune maman. Bah ! qui vivra verra. Les marins ne sont pas faits pour être en famille, et, comme dit le proverbe, femme de marin, femme de chagrin ! Je t’envoie ma photo que j’ai fait prendre à Bergen, et que j’envoie aussi à ma femme pour qu’elle me regarde en attendant le bébé. Tu verras que je me porte bien, et que la guerre me réussit. Ce que j’écris sur la photo, je le pense, tu le sais. Tu es mon vieux frère et je t’embrasse jusqu’à la prochaine.
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Communiqué officiel (fin février 1917).
On est sans nouvelles du Pamir que les radiogrammes allemands signalent comme torpillé.
Vannes. — Imprimerie Lafolye Frères.
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RENÉ PUAUX