— On verra. Je ne crois pas qu’il en reste. On les a passées aux navires de guerre.
— Je n’ai pas de T. S. F.
— A quoi bon ? Avez-vous peur que les Allemands vous rencontrent ? On fait bonne garde !
— Et mes cinq mille balles de coton ?
— Nous n’en avons que faire. Bref, tenez-vous prêt à appareiller à six heures, après avoir reçu votre corvée de réservistes. C’est compris ?
— Dame !
— Faites passer votre personnel qui débarque dans ma chaloupe, j’ai encore trois bateaux à voir !
Muriac, Blangy, tous les marins ont fait leur sac, en cinq secs, je te prie de le croire. On n’a pas eu le temps de se serrer la main. Qu’est-ce qu’ils ont pu devenir les copains ?
— Ça va bien, — me dit Fourgues, quand on s’est retrouvé tout seul. — Tu vas te charger de la machine et nous ferons le quart à courir, tous les deux, à moins qu’ils nous envoient quelqu’un qui sache où est tribord et bâbord. Dépêche-toi. Va écrire au pays ; je vais en faire autant. Voilà deux ans que je n’ai pas vu la femme et les enfants, à Orange… et toi, pauvre pitchoun de fiancé ! Eh bien ! ça ne fait rien ! je suis content. On verra qu’il sait se débrouiller, le vieux Pamir.
Il m’a serré la main ; tous deux, on avait envie de pleurer : partir comme ça, avec une sacrée barque démantibulée. On s’est trotté dans les chambres. Il a écrit à Orange, moi à La Rochelle ; pas bien long, tu sais, juste pour dire qu’on était présent, et d’écrire au Ministère de la Marine, avec « faire suivre » en grosses lettres sur l’enveloppe. Et puis, les réservistes sont arrivés. Qu’est-ce qu’on nous a envoyé ! Je comprends qu’ils gardent les inscrits maritimes, dans la marine de guerre, les autres sont tout de même un peu trop éléphants. Pour le pont, il y a un croupier de Deauville, un contrôleur de tramway, un marchand de journaux, un garçon de magasin, un cocher ; pour la machine, un boy d’ascenseur de grand hôtel, un opérateur de cinéma, trois livreurs, un afficheur, un marchand de bestiaux et trois autres de la même cuvée ? Qu’est-ce qu’ils se rappellent de la marine, ceux-là ? Ils sont arrivés abrutis, gras, posant des tas de questions. Ça n’a pas traîné : l’ascenseur et le cinéma sont chefs de quart devant les feux, le contrôleur de tramway tiendra la barre, le cinéma fera aussi la dynamo. J’oubliais un chef de cuisine de l’hôtel Romantic à Monte-Carlo ; celui-là, nous nous le sommes annexés pour la table des officiers. S’il peut faire avec les fayots et le singe, c’est un malin. Quant à Fabrice, tu te rappelles, le petit Fafa qui faisait de si bons cocktails à Galveston, il est retourné au bossoir.