Le Pamir a quitté H*** à six heures tapant. Autant dire que Fourgues et moi n’avons pas fermé l’œil de la traversée. Douze heures de quart chacun sur vingt-quatre et un propre temps de cochon. Le reste du temps, je le passais dans la chafuste, en bleu de chauffe, pour parer aux échauffements et fuites. A l’école d’hydrographie, on n’apprend pas gros en mécanique. Je m’en suis aperçu, d’autant plus que j’avais tout oublié. Le premier jour, on a eu des condensations d’eau dans le cylindre de basse pression, et ça tapait sur le couvercle à croire que la boîte allait éclater. Il a fallu réduire de vitesse et vidanger. La chambre des machines s’est remplie de vapeur. Tous les réservistes se sont trottés, en criant comme des putois. Avec les anciens du Pamir, on a tout rafistolé. Le lendemain, ce sont les tubes de la chaudière 3 qui se sont mis à sauter. C’est la vieille qu’il fallait retuber d’urgence. Le marchand de bestiaux, qui était de service à l’alimentation, ne savait pas où étaient les robinets des caisses à eau ; quand il y en a eu une qui a été vidée, il l’a laissée marcher. Le niveau est tombé à zéro, et tu vois d’ici le coup de feu ! On a éteint la chaudière et on n’a plus fait que sept nœuds. Dans le golfe de Gascogne, on a pris un coup de tabac, pommé. Deux livreurs et l’afficheur sont sortis des soutes à moitié morts, crachant du sang et du charbon à pleines cuvettes. Plus moyen d’envoyer le charbon aux chaudières. Fourgues réduit à cinq nœuds. Les chauffeurs ne pouvaient plus charger. Ils en avaient plein les bras et se flanquaient par terre à chaque pelletée. Ils envoyaient le charbon partout, sauf dans le gueulard. C’était du propre !
Avec un équipage pareil, Fourgues a eu peur que le voyage dure un mois, qu’on n’ait plus ni vivres ni charbon. Il est allé mouiller au port de ***. Il a été plutôt mal reçu. D’abord, c’était un dimanche, et on lui a demandé pourquoi il venait déranger les gens, au lieu de venir en semaine. Il a dû leur envoyer quelque chose, mais je n’étais pas là pour entendre. On lui a permis de faire des vivres. Pour du charbon, barca !
— Comment ! — a-t-il dit, — vous en avez là des monceaux ! Vous ne pouvez pas m’en passer la moitié d’un tas ?
— Impossible. Ce que vous voyez, c’est le stock intangible de mobilisation.
— Eh bien ! on n’est peut-être pas mobilisé ! on est en guerre.
— Possible ! mais c’est le stock intangible. Ça veut dire qu’on ne doit pas y toucher.
Il n’a pas pu en sortir. A quoi ça leur sert-il, ce charbon qui est là pour la guerre, et qu’on ne donne pas en temps de guerre ? Le Pamir a appareillé après huit heures d’escale. On a pu avoir des vivres. Fourgues a télégraphié à la boîte pour qu’on lui envoie de l’argent au Maroc. On est à sec, et il faudra manger, là-bas, et payer du charbon, et faire de l’eau, et tout.
Le reste de la traversée s’est fait cahin-caha, entre cinq et six nœuds. Les paliers ont chauffé, le graissage a manqué, la pompe de cale s’est enrayée, et il y a un mètre d’eau sous les planchers de chauffe. Tu vois d’ici ce que ça sent. Muriac avait du bon. Il n’aimait pas qu’on mette le nez dans son fourbi, mais ça marchait. Moi j’y renonce. Passerelle et machines, le quart à courir, il y a de quoi claquer. Blangy a de la chance. Il doit être sur un bateau de l’État, avec état-major complet. Je me demande pourquoi c’est lui et pas moi qui est parti. Nous sommes de la même promotion ; seulement, c’est lui qui a donné le premier son livret à l’officier de H***, et il était déjà emballé quand j’ai donné le mien.
Ça promet, mon vieux. Il passera de l’eau sous le Pamir avant qu’on nous donne des officiers.
On est arrivé au Maroc avant-hier. Comment est-on arrivé sur la bonne rade ? Demande à Fourgues. On n’avait pas eu les cartes à H***, et nous n’avions que le routier de l’Atlantique, où la côte du Maroc occupe un centimètre. Les fonds sont mauvais. Les côtes sont plates. On est resté un jour et une nuit à rôdailler en vue de plages avec trois cactus et un palmier. Fourgues ne voulait pas se tromper de port et, à distance, ils se ressemblent tous. Pas moyen de faire le point, des nuages tout le temps ou de la brumaille. Heureusement on a rencontré un Américain qui nous a signalé notre position et la route à faire. C’est comme ça que le Pamir est arrivé.