Au port, tout le monde avait fichu le camp pour la France, par le dernier bateau. Un officier de terre, un premier-maître de marine, et rien de plus. Ils ont demandé ce que nous venions faire et si nous avions des munitions.

— Des munitions ? — crie Fourgues. — Cinq mille balles de coton, capitaine, des chaudières en bottes, plus rien à manger, des raclures de charbon et pas un sou en caisse !

— Que diantre venez-vous fabriquer au Maroc, alors ?

— On m’envoie de H***, et l’on m’a dit qu’il y aurait ici des ordres pour le Pamir.

— Première nouvelle ! attendez toujours. On trouvera bien quelque chose pour vous.

Voilà, mon vieux, pourquoi je t’écris du Maroc. Nous attendons des ordres qu’on a demandés à Paris, à Rabat et à Tanger. Rien n’arrive. Fourgues ne décolère plus. Notre coton commence à chauffer, car il fait tiède, ici. La moitié des réservistes est sur le flanc, diarrhée, embarras gastrique, claque générale. Il faut les entendre. Impossible de rien visiter ni démonter, car on nous a dit d’être prêts à partir en deux heures. Moi, j’ai dormi pendant près de trente-six heures. J’avais ma part. Fourgues est très gentil pour moi. Il se rattrape sur les réservistes. Qu’est-ce qu’il leur passe ! Au fond, il a raison. Tous ces gaillards croyaient se la couler douce, et il faut un peu leur remonter l’horloge.

Tu peux dire que tu as de la veine, que je t’écrive si long. Mais je m’ennuie, et je voudrais savoir ce que tu deviens avec les camarades. Un bateau venant du Sud va passer demain, je lui enverrai la lettre à tout hasard. Je mets l’adresse de ta famille et j’espère qu’on te la fera parvenir. Veux-tu qu’on s’écrive une fois par mois comme avant ? Moi, j’essayerai et je te la serre.

5 octobre 1914,
Port de K***, Méditerranée.

Mon cher ami,

Alors toi aussi tu as été extrait de ta barque, comme Blangy ? Entre parenthèses je n’ai rien reçu de lui, pas même une carte. Sa flemme l’aura repris. Tout de même, je voudrais bien te voir sur ton cuirassé, dans une tourelle double, au poste de veille pendant douze heures sur vingt-quatre. Ce que tu dois t’ennuyer, mon pauvre vieux, toi qui me racontais, à La Nouvelle-Orléans, que tu allais bientôt commander un voilier du Chili. « Et vire de bord par-ci, et largue les écoutes par-là ! » Je t’entends encore. Te voilà canonnier. Ils doivent avoir besoin de bons observateurs sur ton cuirassé ; et je me rappelle qu’avec le sextant et la table de logarithmes, tu nous faisais la pige à tous ; le point en douze minutes, à un demi-mille près, telle était ta devise… Et puis, ça doit te gêner de ne pas pouvoir fumer ta pipe. Bah ! faut pas te frapper. Comme hourque, le cuirassé Auvergne est un peu là ; c’est le dernier cri, je l’ai vu lancer : tu dois être plutôt bien logé. Et puis, un de ces quatre matins tu enverras quelques pruneaux bien soignés aux Austro-Boches, du côté de Pola ou de Cattaro. Vous n’allez pas les rater, hein ! comme le Gœben et le Breslau. Tout compte fait, je ne te plains pas.