Quant au Pamir, on l’a laissé tanguer sur sa bosse pendant dix jours au Maroc. Nous roulions bord sur bord, malgré nos cinq mille balles de coton. Je n’aurais pas cru qu’il y a tant de levée sur cette sacrée côte. Je te recommande ça pour embarquer du matériel. Faut avoir l’œil et le bon, sans quoi tu te démolis tes palans, ton mât de charge et tout le bazar, et tu reçois le ballot en pleine figure. Ce qu’il y a de plus bête, c’est quand il n’y a pas un nuage, ni un brin de brise, et qu’il t’arrive du large des rouleaux et des rouleaux comme des maisons. Les meubles, l’office, les livres, tout dégringolait par terre. Par calme plat, tu croirais faire la mousson d’Indo-Chine.

Ils ne savaient pas quoi faire de nous, là-bas. Fourgues ne voulait plus mettre le pied à terre tellement il en râlait d’être chez les bicots au diable vauvert, pendant que les autres travaillaient en France. Quel aria pour avoir du charbon ! Il y avait sur rade un bateau allemand, un grand patouillard de la Wœrmann qui était resté épinglé lors de la mobilisation, les cales pleines et le charbon plein les soutes. Il n’y avait qu’à prendre. Ah ! ouah ! Défense de toucher au boche, pas même d’y prendre une bosse ou un prélart. Il était sacré. Il portait des bananes, des arachides ; tout ça a pourri sur place, et ça se sentait à deux milles.

Tout de même, Fourgues a fait tellement de musique pour avoir du charbon, qu’on lui en a passé. Nous ne pouvions même pas aller jusqu’à Gibraltar ! Nous avons pris dans un tas destiné au corps expéditionnaire, sur le quai. Ce qu’il a fallu de papiers, tu vois ça d’ici. Et puis on nous a compté les sacs, juste pour arriver à destination. Si le Pamir avait mis un jour de plus, il restait en carafe comme un voilier sur l’Équateur.

Un jour, on nous a dit de filer dare-dare sur Oran, pour embarquer des troupes d’Algérie. Au dernier moment, contre-ordre ! Deux jours après, ordre de partir pour Dakar, et de nous mettre aux ordres de la marine là-bas. On appareille, l’ancre n’était pas à poste, qu’on nous signale de mouiller où nous sommes. Cinq jours passent. Pas de nouvelles. Pas de lettres du pays. Le cafard venait, Fourgues restait dans sa chambre, à faire des réussites en jurant comme un païen. Moi, je faisais des conférences aux réservistes sur les drains, les soupapes. Muriac se serait plutôt amusé de m’entendre expliquer la mécanique. Le reste du temps, je jouais de la mandoline, mais l’enthousiasme n’y était pas. Et puis, il faut de la bonne volonté pour faire du crin-crin en s’accrochant au mur toutes les dix mesures pour ne pas s’affaler au roulis. A la fin, je jouais couché ! Un beau matin, on nous ordonne d’appareiller au trot et de faire route pour T***, à vingt milles dans le Nord. C’était pour embarquer une tribu d’Allemands expulsés du Maroc. Sale besogne, mais tout de même on était content de se dégrouiller. Mais quel infect mouillage que celui de T***. La côte droite, rade foraine, pas de tenue, de la houle, et une barre pleine de cailloux. Ça va bien. On commençait à savoir ce que c’était de rouler bord sur bord.

Il y avait à terre une cinquantaine de Boches, avec toutes leurs cliques et leurs claques. Mobiliers, pianos, des malles haut comme ça, un déménagement, quoi ! Ils se conservent bien, les Allemands au Maroc. Tous avaient dépassé l’âge militaire ; c’était écrit sur leur état civil, le plus jeune avait cinquante ans. Toi qui es physionomiste, tu lui aurais tout de suite donné trente-cinq ans. Mais les autorités nous ont ordonné de les traiter avec égards, rapport à un article du droit international, et qu’il fallait les loger non comme des prisonniers, mais comme des passagers en surveillance. Fourgues, qui n’aime pas les micmacs, a dit qu’il n’allait pas déménager l’équipage pour des Boches, et qu’ils s’installeraient sur le pont. Alors on lui a répondu de construire des abris de bois sur le pont, pour faire des dortoirs et des cabines. Il a dit qu’il n’avait pas de bois pour ça. On lui a envoyé des planches, des madriers tout neufs, avec des charpentiers militaires, et en quarante-huit heures tout le pont, depuis la cheminée jusqu’au tableau arrière, a été recouvert d’une belle cabane. On aurait dit un bateau-lavoir.

Tout ça n’était rien. Il y avait les meubles de ces messieurs, de quoi remplir un train. Les Allemands ne voulaient pas qu’il y ait de casse. Fourgues voulait les mettre en vrac, sur l’avant, amarrés avec des ficelles au-dessus du grand panneau.

— Tu vois, petit, — me disait-il en tiraillant son bouc, — il n’en restera pas gras de leurs fringues, si on rencontre un bon coup de S.-O. dans le derrière. Ça sera toujours assez bon pour faire des allumettes.

Le malheur, c’est qu’à la première fournée de déménagement, il y avait un piano. On l’élingue et on le hisse au bout du palan. Malgré le roulis, il ne rentre pas trop mal, et le voilà au-dessus du panneau. Au moment de descendre, voilà que le câble s’emberlificote sur la poupée du treuil et s’arrête, mon piano restant en l’air. Trois bons coups de roulis arrivent, mais là, tout le monde se cramponne pour étaler la pelle. Le piano fait la balançoire un coup, puis deux, et bing ! sur le bastingage bâbord. Le couvercle, le tablier se décollent. Bing à tribord ! le clavier saute, les touches blanches et noires se cavalent sur le pont, les cordes pètent l’une après l’autre, comme une mitrailleuse, et toute la boutique dégringole. Tu aurais dit un sommier crevé. Fourgues avait son petit rire silencieux qui lui secoue le ventre et le rend rouge comme une tomate. Moi je ne tenais plus de rire et l’équipage braillait de joie. Mais le propriétaire, un Boche à lunettes, a fait un foin ! Il nous a envoyé une bordée d’injures ! heureusement qu’il parlait dans sa sale langue, parce que la moutarde montait à Fourgues, qui l’aurait envoyé par-dessus bord de pied ferme, s’il avait compris un seul mot. C’était juste avant la Marne, et les Boches se moquaient de nous, fallait voir. Celui-là est parti à terre en nous montrant le poing. Nous avons vidé à la mer les débris du piano et embarqué le reste du mobilier.

Mais le lendemain on a reçu l’ordre de ranger en soute tout le matériel des Boches. C’est un petit adjudant qui est venu annoncer ça à Fourgues. Il a été bien reçu :

— J’ai du coton jusqu’à l’écoutille et je n’enlèverai pas une balle. Même si vous me donnez l’ordre écrit, je défends à mes hommes d’y toucher sans ordre de mon patron. Je ne peux pas vous empêcher d’enlever du coton, mais vous enverrez du monde.