Alors une corvée est venue de terre et l’on a débarqué la moitié de la cale. Qu’est-ce qu’il voulait en fabriquer, je me le demande. Tant bien que mal nous avons arrimé le déménagement ; il y a bien eu quelques chaises et valises qui ont piqué une tête dans la flotte, mais on n’est pas allé les chercher. Les Boches ont demandé — pas à Fourgues — et obtenu qu’on leur donne quelques balles de coton comme matelas. Pendant toute la traversée ils ont dormi comme des coqs en pâte, pendant que nous on était sur la galette de la compagnie.

Dans l’ensemble, ça s’est bien passé avec les Boches. Le premier jour ils ont voulu le prendre de haut, au premier repas. L’un d’eux, un vrai vieux, a eu le toupet de monter sur la passerelle et de dire à Fourgues qu’il n’y avait rien à manger, que les Allemands voulaient de la bière et non de l’eau, et que tous ces messieurs de Hambourg, de Leipsik et d’ailleurs étaient des gens de la haute, qui avaient aidé la France à conquérir le Maroc, qui le colonisaient parce qu’elle n’en était pas capable, et qu’ils entendaient qu’on ait des égards. Ça valait la place, de voir la tête de Fourgues pendant le laïus. Il s’était mis les mains dans les poches, pour ne pas caramboler par-dessus la rambarde l’homme à la bière. Quand l’autre a eu fini, il lui a répondu de sa petite voix calme, tu sais, quand il rage tant qu’il n’a plus l’accent :

— Le premier qui réclame, vous ou un autre, je le fourre dans la cale avec les meubles. Si la nourriture de l’équipage ne vous va pas, rien ne vous oblige à manger. Que personne de vous ne m’adresse la parole. C’est monsieur qui s’occupe de vous… et puis, f…-moi le camp de la passerelle !

Les autres ont été matés. On ne les a plus entendus. Ils faisaient leurs petites affaires dans l’étable en bois et dormaient. En voilà des gens faciles à mener, quand on leur fait peur. Le vieux me demandait poliment, quand il avait besoin de quelque chose :

— Pourriez-vous ajouter un peu de sucre au café ? Pourriez-vous nous vendre des allumettes ?

Ça, c’était pour lier conversation. Toutes les fois, après, il me demandait si c’était bien sûr que le Pamir allait en France.

— Pourquoi voulez-vous le savoir ?

— C’est pour savoir ; vrai, vous n’allez pas dans un port neutre ?

— Non, on va en France.

— Où ça ?