— D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères ont des limites, poursuivit le commandant. On a vu certains d’entre eux parvenir à des situations élevées dans l’État… Et vous épousez parfois des femmes de cette race… Moulay Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani ?…

— Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih, en remplissant les tasses ; d’ailleurs je ne pense pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce mariage. Écoute ce qui arriva à un autre au temps jadis.

Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont régné dans le Moghreb était parvenu, avec l’aide et la force de Dieu, à étendre son autorité sur tous les pays de la plaine. Quand il fut certain que cette autorité y serait de quelque temps respectée, il tourna ses yeux vers la montagne dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage.

Le Sultan avait de nombreux soldats et les tribus payaient largement. Il vivait donc dans la joie et l’abondance et il était craint. Le roi de la montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait prétendre n’étant pas chérif. Ses frères de tribu l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir pourquoi, en lui jetant une poignée d’herbe sur la tête, à la suite d’une réunion où l’on avait discuté des choses les plus diverses et qu’il fallait bien terminer d’une façon ou d’une autre.

Le Roi était un homme intelligent et fort. Quand il fut élu, il parcourut les montagnes en disant à ses frères : « Vous m’avez choisi pour être votre chef, votre amrar, vous devez m’obéir, puisque c’est votre coutume. » Il leur donna rendez-vous pour le printemps et promit de les conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils chasseraient et dont ils prendraient la place. Sur tous les marchés et dans toutes les villes les Berbères dirent : « Nous avons fait un amrar, nous viendrons au printemps prendre vos terres et violer vos femmes, nous arracherons la barbe à vos vieillards et nous garderons vos filles et vos garçons. »

Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna aussitôt de percevoir sur les tribus fidèles un impôt extraordinaire.

Le printemps venu l’amrar fit résonner partout le bendir[6] pour rassembler les guerriers comme il était convenu. Mais les diverses tribus se disputaient à ce moment pour une question de pâturages et quand, après bien des palabres, le chef élu fut parvenu à les mettre d’accord, le temps propice à l’opération était passé. Le Sultan, par contre, avait avancé ses troupes à l’entrée des montagnes et attaqua celles de l’amrar. Le combat fut terrible et l’on ne put compter les Berbères qui y trouvèrent la mort.

[6] Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de très loin.

A la fin de la journée, vers la grande koubba impériale que surmontait une boule d’or et qu’entouraient les tentes de la mehalla heureuse, s’avança le troupeau des femmes berbères qui venaient implorer la pitié du vainqueur. Ces femmes étaient toutes effroyablement vieilles, laides et sales. Elles poussaient devant elles trois petits taureaux étiques destinés au sacrifice expiatoire qu’on appelle la « targuiba ». Elles marchaient en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage et elles proféraient dans une langue barbare des cris épouvantables. Derrière elles, formant un vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs. L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler comme de l’or les harnachements makhzen ouvragés d’argent et rendait plus rouge encore le sang qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à leurs flancs. Les cavaliers avaient le torse nu ; leur main droite tenait haut le sabre qu’alourdissaient des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien, tout simplement, celles des camarades tombés près d’eux ; qui sait ce qui se passe sur les champs de bataille, si ce n’est Dieu ? qu’il soit béni et exalté !

Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à quelques pas de la grande tente, trois vieilles femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des kangourous. Et les femmes, prises d’un délire frénétique de soumission, se roulèrent dans la poussière en criant.