— Au reste, poursuivit le Commissaire, je ne pense pas, agissant ainsi, faire tort à votre journal. Votre informateur si bien renseigné en sait sans doute aussi long que j'en saurai moi-même en quittant cette maison. Et si, d'aventure, j'estimais, dans l'intérêt de l'instruction, devoir vous taire quelques détails, il vous les fournirait aisément…

Coche se mordit les lèvres et songea:

«Tu as tort de jouer l'ironie avec moi. Nous causerons de tout cela, plus tard.»

Une chose, entre toutes, lui était insupportable: N'être pas pris au sérieux. Et, malgré qu'il fût certain — et pour cause — d'avoir la seconde manche, il s'irrita d'entendre qu'on lui parlait sur un ton persifleur.

Il regarda le Commissaire, son secrétaire et un inspecteur entrer dans la maison, haussa les épaules, et resta en faction devant la porte, afin d'être bien sûr que si lui n'entrait pas, du moins aucun confrère n'entrerait. Attirés par la présence des agents, par les allées et venues insolites, des gens s'étaient arrêtés. Des groupes se formaient où l'on se demandait ce qui pouvait bien être arrivé. Un homme expliqua la chose à sa façon: c'était une affaire politique, une perquisition; un autre, qui avait parcouru le Monde, rétablit les faits: Un meurtre avait été commis. Il donnait des détails, précisant l'heure, laissant entrevoir les causes ténébreuses de ce drame. Déjà, l'on reprochait à la police sa lenteur. Est-ce qu'au lieu d'immobiliser des agents devant la maison du crime, on ne ferait pas mieux de les lancer dans toutes les directions? de fouiller les bouges? Du reste, quoi d'étonnant à ce qu'un crime fût perpétré avec une pareille audace? Jamais de sergent de ville aux endroits dangereux! Les rues, passé minuit? Des coupe-gorges; et pour ne pas être protégés on payait des impôts plus lourds chaque année. Les agents, impassibles, prêtaient une oreille distraite à ces discours. Coche, sur le premier moment, s'en était amusé. Bientôt il n'écouta plus. Une curiosité impatiente le tenaillait. Par la pensée, à travers les murs, il suivait le Commissaire; il le devinait entrant dans le corridor, gravissant l'escalier, hésitant sur le palier du premier étage entre deux ou trois portes — à moins pourtant que des traces de sang qu'il n'aurait pas vues dans la nuit ne lui indiquassent le chemin. Il eut même une seconde d'émotion véritable: Si les assassins avaient marqué leur passage dans l'escalier, toute sa mise en scène devenait inutile. Mais, cette crainte l'abandonna vite. S'il en avait été ainsi, le Commissaire serait déjà entré dans la chambre, on aurait entendu un bruit de voix. Non. Là-haut, dans l'obscurité des pièces aux rideaux tirés, on avançait à tâtons. La fenêtre du couloir donnant sur le boulevard était protégée par un store épais; il l'avait tiré lui- même afin de n'être pas dérangé cette nuit.

Par-dessus tout cela, il retrouvait en lui l'odeur fade de cette chambre inondée de sang, le relent aigre des verres à demi remplis de vin rouge, il revoyait le grand trou noir de la glace crevée, et le corps effroyable aux yeux immenses, étendu en travers du lit.

Jamais il n'avait connu de minutes aussi violentes, jamais il n'avait pensé aussi vite.

Il regardait les quatre fenêtres, et se demandait:

— Laquelle est celle de la chambre à coucher? Laquelle s'ouvrira la première?

Tout à coup, un remous se fit dans la foule assez considérable maintenant, suivi d'un grand silence au milieu duquel on entendit des volets claquer sur le mur. Entre les deux montants de la fenêtre ouverte, une tête apparut, puis disparut derrière les vitres refermées.