Coche regarda sa montre. Il était neuf heures et trois minutes.

À cet instant précis, la justice savait une partie de ce que lui savait depuis la nuit. Il avait exactement huit heures d'avance sur elle. Il s'agissait de ne pas les perdre, mais, avant tout, il importait de connaître l'impression première du Commissaire.

Cette première impression — qui, généralement, est la mauvaise — influe considérablement, sur la marche de l'instruction. Le mauvais policier part en aveugle sur la première piste venue, cherchant surtout à «faire vite»; le vrai limier, lui, sans se départir jamais de son calme, avance lentement, certain que le temps n'est jamais perdu quand il a été employé d'une façon judicieuse, et que la déduction la plus logique a moins de valeur que l'indice infiniment petit qu'on découvre toujours, lorsqu'on sait regarder.

Les curieux étaient venus en si grand nombre qu'on avait dû établir un service d'ordre. On avait dégagé les abords de la maison, et, dans un demi-cercle vide, Coche et quelques journalistes arrivés en hâte causaient avec animation.

Le représentant d'un journal du soir, un méridional ardent et parlant fort, s'irritait de ne rien savoir de précis. Il lui fallait absolument un papier pour midi, et il était près de dix heures! Coche, dont le journal avait, le premier et le seul, annoncé la nouvelle, était assailli de questions. Mais sa loquacité habituelle avait fait place à une réserve obstinée.

Il n'était au courant de rien. Il attendait, comme les autres. S'il avait eu la moindre indication, il se serait fait un plaisir de la passer aux confrères. Ne fait-on pas ainsi journellement, entre reporters, et n'est-ce pas le meilleur moyen de donner des renseignements nombreux et sûrs? Chacun glane ce qu'il peut. Bien qu' «Envoyé spécial» d'une feuille, on se partage la besogne, et la dépêche qu'on expédie n'est que le résumé, plus ou moins adroit de ce que chacun sait. Tout le monde y gagne, en somme, car on ne peut exiger d'un homme qu'il se trouve en dix endroits à la fois. Pour faire l'information tout seul, il faudrait disposer de sommes parfois considérables, de moyens de transport coûteux où impossibles à se procurer.

Tandis qu'à trois ou quatre qui s'entendent, on met les frais et les renseignements en commun. Enfin, pour donner à son papier une note personnelle, pour avoir l'air d'avoir dit quelque chose, on invente, on brode. Une rectification se produit-elle? On l'insère parce que la loi l'ordonne, mais en ayant bien soin de la faire suivre d'une courte note où l'on affirme — après avoir souligné le respect qu'on a du droit des individus — qu'on maintient formellement les termes de l'information produite la veille.

Et Coche, se défendant de rien savoir, insistait sur ce point, évoquant dix, vingt circonstances dans lesquelles, bon confrère, il n'avait jamais gardé par devers lui les renseignements qu'il tenait du hasard ou de son habileté.

Le journaliste du Midi approuvait ses paroles, tout en trépignant d'impatience. Les autres avaient le temps d'être calmes, parbleu! Il leur restait l'après-midi et la soirée pour aller aux nouvelles: lui, était pris de court.

Il ne comprenait pas qu'en ce moment le Commissaire pût avoir une préoccupation plus grave que celle-là.