… Le temps passait, et personne ne sortait toujours pas de la maison. Un des reporters émit l'avis qu'il faisait soif, et qu'on pourrait tout aussi bien attendre dans un café. Mais, dans ce sale quartier, où en trouver un?

— À cinq minutes d'ici, fit un curieux. Au bout du boulevard, prenez l'avenue Henri-Martin; il y en a un place du Trocadéro.

— Parfait, fit le méridional. Vous venez, Coche?

— Oh! moi, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite, du moins. Mais, allez-y, vous; si j'ai quelque chose, je vous préviendrai.

— Entendu, vous venez, les autres?

Coche regarda ses confrères partir, et se retrouva seul.

Il ne lui déplaisait pas de les voir s'éloigner. Depuis qu'ils étaient là, il sentait tout le poids de son secret. Vingt fois il avait été sur le point de laisser échapper un mot, une phrase. Il avait dû faire un effort très grand sur lui-même pour ne rien dire au confrère du Midi, sachant que le pauvre diable comptait peut- être sur son papier du soir, à quatre centimes la ligne, pour donner un à-compte à son restaurateur. Mais, quoi! Par une vaine pitié, par une sensiblerie de grisette, allait-il tout gâter, déflorer son information, risquer de perdre une partie si bien engagée?… Plus tard, il le dédommagerait. Pour l'instant, cette affaire était son affaire. La bonne camaraderie ne lui avait pas si bien réussi, qu'il lui sacrifiât une pareille chance de succès.

Petit à petit, il sentait l'énervement de l'attente l'envahir. Il était partagé entre la joie secrète de savoir la police en train de patauger, et la curiosité de connaître les détails de cette constatation. Entre temps, il écoutait les bavardages de la foule, essayant d'attraper un mot qui le renseignât sur l'identité de la victime, ses habitudes, sa façon de vivre. Car, il se trouvait dans cette situation bizarre, de connaître mieux que personne une partie de la vérité, la partie passionnante, terrible, mais d'ignorer, de la façon la plus absolue, cette chose que n'importe qui pouvait savoir: le nom de l'assassiné.

Des bribes de phrases qu'il entendait, il ressortait que personne n'était plus avancé que lui.

Des voisins racontaient que le vieillard sortait rarement, juste pour faire ses provisions; que, parfois, l'été, à la nuit close, il se promenait un peu dans son jardin, mais qu'il ne recevait jamais personne, faisant lui-même son ménage, menant une existence calme et mystérieuse, dont on avait cherché souvent, mais en vain, à en découvrir le secret.