Au moment où Coche entra dans le café de la place du Trocadéro, le journaliste méridional demandait d'une voix de Stentor «La Générale», et, dédaigneux des vains efforts, des gestes inutiles, abattait d'un revers de main les cartes sur le tapis en disant:

— Vous ne tenez pas à jouer, n'est-ce pas?…

Mais, comme il prenait les soucoupes et les passait à son voisin de droite, il aperçut Coche, et s'écria:

— Des nouvelles?

— Sensationnelles, fit Coche en s'asseyant sur la banquette. Demandez du papier, de l'encre et écrivez, il y en a pour un instant. Vous arrangerez ça à votre façon. J'ai causé longuement avec le Commissaire. Il m'a donné tous les renseignements que je voulais, sauf un cependant, que j'ai omis de lui demander: le nom de la victime.

— Ça n'a pas d'importance. C'est un nommé Forget, un petit rentier qui habitait là depuis trois ans. Pour de plus amples détails, nous n'aurons qu'à passer tout à l'heure au Commissariat.

— Parfait. Eh bien, voilà.

Et il dicta sa conversation avec le Commissaire, insistant sur les moindres détails, soulignant les intonations, précisant les hypothèses. Mais il se garda bien de mentionner sa visite dans la chambre du crime, la trace de pas, et les invraisemblances qu'il avait relevées dans les déductions du magistrat. Cela était à lui, à lui seul. Au reste, nul n'aurait pu profiter de ces indications. Elles étaient sans valeur pour qui ne pouvait connaître le fond des choses.

Tout en dictant, il examinait la salle d'un oeil distrait. Au bout d'un moment il s'aperçut qu'il était dans le café d'où il avait téléphoné la veille; par un hasard curieux, il était assis à la même place. Il songea d'abord à détourner la tête afin de n'être pas reconnu, puis se dit qu'après tout, bien fin qui pourrait voir quoi que ce soit d'extraordinaire à ce qu'un consommateur de la nuit revînt le lendemain. Personne ne faisait attention à lui. La caissière rangeait ses petits plateaux de sucre, les garçons mettaient le couvert, et le patron, assis auprès du poêle, lisait tranquillement les journaux.

Il acheva donc son récit, répondit de la meilleure grâce du monde aux questions supplémentaires qu'on lui posa, avec la double satisfaction de permettre à des confrères de rédiger leur papier sans fatigue, et de garder pour lui le bénéfice de son reportage sensationnel.