Ils sortirent enfin. Les uns montèrent en voiture, le journaliste méridional se hâta vers le Métro. Quant à lui, prétextant des courses à faire dans le quartier, il s'en alla à pied, tout doucement, heureux d'être enfin seul, libre de penser, sans avoir la préoccupation constante de l'attitude à conserver, et des mots à ne pas dire.

Il déjeuna dans un restaurant de cochers, parcourut des journaux, revint vers le boulevard Lannes, gagna les fortifications, pris d'un besoin d'activité physique, énervé par la solitude, et par une crainte vague dont il ne démêla pas très exactement d'abord la raison. Il s'irrita, songeant que les vrais meurtriers, ceux dont on ne s'occupait guère, étaient peut-être plus tranquilles que lui en ce moment. Il marcha sur la route, prit les petits chemins glissants de la zone militaire, dévisageant les hommes et les femmes qui passaient, et soudain il sentit pour tous ces êtres aux faces sinistres, aux vêtements déchirés, une espèce de commisération attendrie, l'indulgence fraternelle que fait naître dans le coeur des hommes le sentiment des joies ou des fautes partagées.

Il ne se rendait pas très exactement compte de ce qu'il était lui- même. Le déguisement moral qu'il avait pris le gênait à peine. Il était à ce point résolu à détourner sur lui tous les soupçons, qu'il se sentait presque coupable!

Et ne l'était-il pas en effet? Sans lui, qui sait… on serait déjà sur les traces de l'assassin, et s'il avait parlé?…

Dans la chambre sinistre, il avait été sur le point de raconter sa rencontre, sa visite mystérieuse, et puis, réfléchissant à tout ce qu'il perdrait ainsi, il s'était tu. Maintenant il sentait quelque chose de formidable peser sur lui. Ne s'était-il pas fait, en quelque sorte, le complice des assassins? Un jour, demain peut- être, il lui faudrait répondre devant les juges de tout cela! Mais aussi, quel succès de journaliste! Quelle enquête! Quelles pages cinglantes à écrire! Les seuls crimes qui fussent capables de bouleverser sa conscience étaient les crimes contre les hommes: le crime contre les institutions et les lois, lesquelles ne sont, en somme, que la codification des préjugés, le laissait indifférent. Condamné à une amende ou à quelques jours de prison pour s'être moqué de la justice, il ne s'en estimerait pas moins, et il serait toujours temps, alors, de dire ce qu'il avait vu, ce qu'il savait, puisque aussi bien, il n'avait pas la moindre part de responsabilité dans la mort du pauvre vieux, et qu'à l'heure où il était entré dans la chambre tout était fini. Restait la vindicte publique… Mais qui sait, si pour l'avoir cette fois retardée, il n'allait pas lui donner une de ces leçons profitables qui font les hommes réfléchis, les lois plus sages, et les administrations plus intelligentes?…

À la nuit close, il se décida à rentrer chez lui. Le concierge en l'apercevant lui dit qu'on était venu deux fois du Monde, et qu'un monsieur qui n'avait pas voulu laisser son nom l'avait demandé. Il demanda des détails, et ne se souvint pas à qui pouvait correspondre le signalement du visiteur. En toute autre occasion, il se fût contenté de penser:

«Bah! il reviendra!…»

Il se borna cette fois à le dire, et s'énerva à chercher. Comme sept heures sonnaient, il ne prit pas le temps de monter jusqu'à son logement, et descendit au journal.

On l'y attendait avec impatience. Dès qu'il l'aperçut, le secrétaire de la rédaction se répandit en questions et en reproches:

«Depuis vingt-quatre heures son attitude était vraiment extraordinaire. On ne le voyait plus; il fallait courir après lui aux quatre coins de Paris. La veille, à l'heure du coup de téléphone, il avait été introuvable. Aujourd'hui, où l'on attendait son papier avec fièvre, il disparaissait depuis huit heures du matin. Il faisait perdre au Monde le bénéfice de son information sensationnelle. À cette heure, tous les journaux étaient aussi bien, sinon mieux informés que lui. Déjà les feuilles du soir publiaient sur le crime du boulevard Lannes des articles documentés de deux colonnes.»