— C'est trop juste, répondit Coche, en revenant sur ses pas.

Il paya donc, décidé à ne pas coucher là le soir. On ne manquerait pas, dans la suite, de voir là un indice sinon de sa culpabilité, du moins de son désir de n'être pas reconnu.

En même temps, et par une contradiction bizarre, il éprouva, plus intense encore que la veille, une sensation de malaise. À peine s'il avait endossé depuis quelques heures la défroque de son nouveau personnage, et déjà il en était oppressé. Il sentait remuer autour de lui une foule de choses imprécises; il devinait la mise en marche hésitante d'abord, puis plus brutale, de cette machine énorme, maladroite parfois, redoutable toujours, qui a nom «La Justice». Il était un peu comme un oiseau qui verrait tomber sur lui, lentement, de très haut, un filet gigantesque, dont les mailles se resserreraient à tout instant, et qui pourrait comprendre que c'est le piège inévitable destiné à tomber finalement sur lui.

Il réfléchit qu'en dehors de la scène terrible de la nuit, il n'avait rien fait, et que le temps passait; qu'il était nécessaire d'agir, et qu'il ne devait pas, s'étant engagé délibérément dans cette voie, attendre tout du hasard. Il n'ignorait point les erreurs des enquêtes de police, mais n'allait pas jusqu'à les croire si certaines qu'il n'eût qu'à les attendre patiemment. Son départ du Monde pouvait servir de base à un vague soupçon: il importait de préciser sa culpabilité apparente.

Il lut, tout en marchant, plusieurs journaux. Tous étaient remplis de détails futiles ou faux sur le crime. Déjà, quelques-uns annonçaient que la police tenait une piste sérieuse. Cela le fit sourire. Au Monde, un nommé Béjut, la veille encore chargé de la Chambre des Députés, avait pris sa succession. Sans doute, s'autorisant de l'information sensationnelle parue dans le journal, il avait revu le Commissaire de police, car il précisait avec une autorité où l'on devinait le «renseignement puisé à la bonne source».

Quand il eut fini sa lecture, Coche replia les journaux, et les mit dans la poche de son pardessus.

«Ainsi, pensa-t-il, il a suffi de deux ou trois meubles déplacés, de ma mise en scène maladroite, pour tout fausser! Ainsi la police qui est payée pour avoir du flair, se laisse prendre au premier appeau placé sur son passage! Ainsi, à côté de tout ce qui aurait dû avoir un poids réel dans la balance, à côté de la disparition de l'argenterie, à côté de la position même du cadavre qui indiquait avec une effrayante netteté que le crime a été commis au moins par deux hommes, on n'a vu que mon pauvre bouton de manchette, et là-dessus, on a bâti tout un roman! Et il ne se trouve pas dans la presse un seul homme capable de démêler ce qu'il y a d'arbitraire, d'absurde, dans les déductions de la police! J'ai vraiment la partie belle!…»

Ensuite, il se demanda:

«Que font les vrais coupables en ce moment? Ils ont probablement trouvé un receleur pour écouler les objets volés, puis ils ont quitté leur gîte habituel, roulent d'auberges en cabarets louches.»

Cette première réflexion lui en suggéra une nouvelle: