«Le vin rend bavards les plus prudents. Les escarpes, les assassins ont un orgueil du crime qui les pousse à parler sans mesure de leurs méfaits. Pour peu que je tarde, qui sait si les miens n'auront pas commis la bêtise inévitable, avant que j'aie attiré l'attention de mon côté? Il n'y a pas une minute à perdre.»

Il déjeuna rapidement, et se retrouva dans la rue vers une heure. Jusqu'à quatre heures, rien à faire. Tous les journaux, sauf ceux du soir, somnolent dans l'après-midi. Avyot n'arrivait au Monde que vers cinq heures. D'ici là il fallait tuer le temps.

Jamais les heures de la journée ne lui avaient paru aussi longues. Il entra dans un café, commanda une consommation qu'il ne but pas, sortit de nouveau, rôda à l'aventure, attendant la nuit. Enfin, des lumières s'allumèrent à la devanture des magasins. Le crépuscule arriva, puis la petite obscurité, la grande nuit…

Il était dans le quartier de l'École Militaire. Là, du moins, il était sûr de ne rencontrer personne. Depuis qu'il s'y promenait, il éprouvait la sensation d'être dans une autre ville. Il entendit sonner cinq heures. À partir de maintenant, tous ses actes devaient être réglés, coordonnés en vue du but à atteindre, c'est- à-dire, de sa propre arrestation. Se dénoncer lui-même, il n'y songea pas un instant. Il voulait montrer la routine de la police, son manque de clairvoyance. Il importait donc que son arrestation vînt d'elle. Ainsi, il indiquerait clairement avec quelle légèreté on se lance sur une piste, avec quelle ténacité irréfléchie on la suit, et surtout avec quel entêtement on y reste attaché, contre toute évidence. Le triomphe serait de donner du crime la version exacte, et de voir comment ses indications seraient négligées.

Il pénétra donc dans un bureau de poste et demanda une communication téléphonique avec le Monde. Ainsi qu'il l'avait fait dans le petit café de la place du Trocadéro il changea sa voix et pria qu'on le mît en rapport avec le secrétaire de la rédaction pour communication urgente. Il ne laissa pas à Avyot le temps de l'interroger, et lui dit:

— Monsieur, je suis votre correspondant de la nuit dernière.
C'est moi qui vous ai annoncé le crime du boulevard Lannes.
J'étais, vous en avez eu la preuve, bien informé, et je viens vous
apporter quelques nouveaux détails.

— Je vous remercie, mais je désirerais savoir à qui…

— À qui vous parlez? Voilà qui est parfaitement inutile. Mes renseignements sont bons, je vous les donne pour rien, que pouvez- vous souhaiter de plus? Vous ne saurez rien de moi, jusqu'à nouvel ordre. Maintenant, si cela ne vous va pas, je peux m'adresser ailleurs…

— N'en faites rien, protesta Avyot. Je vous écoute.

— Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est vrai de tout ce qui a été publié depuis deux jours. Il ne faut pas assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux déductions du Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre enquête vous-même, si vous voulez découvrir la vérité. Dites surtout à votre rédacteur de ne pas se laisser aller à raconter tout ce qu'on lui dit.