— Encore une fois, Monsieur…

— Ne m'interrompez pas: peut-être ai-je de graves raisons pour vous dévoiler des choses que je suis seul à connaître… Conseillez à la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit. Affirmez, et maintenez malgré toutes les apparences, toutes les rectifications possibles, que les coupables…

— Vous dites?

Les coupables ; vous avez bien entendu. Demandez dans votre article si l'on est sûr de n'avoir relevé dans le jardin aucune trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste, je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les événements prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux détails… Un mot encore: Ne parlez à personne de votre correspondant mystérieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien l'honneur…

Coche raccrocha le récepteur, et se dirigea vers la porte.

Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du Monde, il commença par sourire. Mais en arrivant aux dernières lignes, il fronça les sourcils et jeta le journal avec colère.

Malgré se promesse, le reporter avait parlé des traces de pas. On n'y faisait encore qu'une faible allusion, mais il sentait bien que c'était là un ballon d'essai, et qu'on préciserait le lendemain. Pour que Coche ne parlât point de ce détail, il l'avait traité presque en ami; il lui avait permis de voir ce qu'aucun autre journaliste n'avait vu, et voilà sa récompense! Ce n'était point assez que le Monde eût donné la nouvelle du crime avant que lui, en eût été informé, il fallait encore qu'il fournit des armes à ceux qui sont toujours prêts à dénigrer la police!

Certes, on n'attacherait que peu d'importance à cet article rempli d'invraisemblances; certes il était sûr de tenir la bonne piste, et le succès final lui donnerait raison. Mais, n'était-il pas étrange en vérité, que le journal en faveur duquel il avait fait quelque chose d'irrégulier, fût le premier à discuter son enquête, à la discréditer?

— Décidément, se dit-il, ces gens-là sont tous atteints de la manie des grandeurs. Parce que le hasard leur a permis de donner une information sensationnelle, ils se croient tout permis. Ils mènent une instruction parallèle à la mienne. Au fond, n'était cette histoire des traces qui peut m'obliger à des explications, cet article ne peut que faciliter ma tâche. Que le coupable s'imagine qu'on cherche d'un côté opposé à celui où il se trouve, il commettra des imprudences, il se cachera moins, et se livrera tout seul… C'est égal, la leçon me profitera.

Il entra dans le bureau du secrétaire, et le journal à la main, lui dit: