— Répétez-moi ce que vous venez de me dire?
— Je vous répète que je tiens l'assassin du boulevard Lannes, et que dans une heure vous le tiendrez, vous aussi.
— Enfin, comment en êtes-vous arrivé?…
— Écoutez, Monsieur le Commissaire, si sûr que je sois de mon fait, il n'y a pas de temps à perdre: mieux vaut tenir que courir: partons. En route je vous donnerai tous les détails que vous voudrez. Pour l'instant, je vais vous en fournir un qui n'est ni le moins surprenant, ni le moins décisif: l'homme qui a tué le vieux du boulevard Lannes, l'homme que j'ai filé toute la nuit, l'homme qu'un camarade a couché avenue d'Orléans et qu'il garde à cette heure, l'homme enfin que vous allez arrêter de ce pas se nomme Onésime Coche.
— Êtes-vous fou? s'écria le Commissaire.
— Je ne pense pas… et, quand je vous aurai dit que le bouton de manchette trouvé près du cadavre a son frère jumeau sur la cheminée d'une maison portant le numéro 16 de la rue de Douai, vous reconnaîtrez comme moi, qu'il ne sera pas sans intérêt de demander à M. Coche Onésime, ce qu'il faisait dans la nuit du 13.
CHAPITRE VIII
L'INQUIETUDE
Onésime Coche s'éveilla vers dix heures et demie, la tête lourde et les membres reposés. Durant la nuit, tant de rêves fantastiques avaient traversé son sommeil, que ses idées avaient peine à se réunir. Il s'étonna d'abord de se trouver dans cette chambre qu'il n'avait jamais vue, et d'être tout habillé sur son lit. Il faisait froid. Autour de lui tout était triste, inconfortable et sale. Des chiffons froissés dépassaient la trappe rouillée à la cheminée. Aux murs, le papier clair à fleurs rosés et bleues, se moirait de taches d'humidité ou de graisse. Le lit était douteux. Le couvre- pieds rapiécé laissait passer par endroits des flocons d'étoupe jaunâtre, et, à un porte-manteau planté de côté, pendait une vieille jupe de femme. Ce fut seulement après avoir regardé pendant un moment tout cela que le souvenir de son retour chez lui, de sa course à travers Paris, au hasard des boulevards et des rues et de sa certitude d'avoir été suivi, au moins depuis le Luxembourg, lui revint. Il essaya de raisonner froidement:
«Il avait été suivi?… Était-ce bien vraisemblable?… Pourquoi choisir l'hypothèse la plus compliquée alors qu'il était si simple et si naturel de croire que l'homme qu'il avait croisé en haut du boulevard Saint-Michel, était un paisible passant?… Cet homme avait exactement suivi sa route… Et après? Il n'était pas dans un quartier perdu, en rase campagne!… L'homme pouvait fort bien rentrer chez lui, et pourtant il n'avait pu se défendre de frissonner quand leurs regards s'étaient croisés. Son angoisse un instant apaisée le reprit. Il sentit le froid et la tristesse morne de cette chambre de rencontre, décor de drame pauvre, taudis où avaient défilé sans doute toutes les laideurs et toutes les misères des hommes. Il avait dormi son sommeil d'homme libre, innocent, sur ce lit défoncé ou peut-être des escarpes, des criminels avaient passé la nuit, accroupis, l'oeil grand ouvert dans l'obscurité, l'oreille au guet, les doigts crispés sur le couteau… Ces terreurs jadis obscures, vagues dans son esprit, lui devenaient familières. Il en comprenait la torture, en excusait l'exaspération, et sentait comment le criminel transformé soudain en bête aux abois, se ramasse dans son coin pour faire tête à ceux qui le poursuivent, et se jette en avant, non pour vendre chèrement sa vie, mais pour la seule joie féroce d'apaiser, dans le meurtre, l'épouvante des nuits sans fin. Le drame terrible de la capture se jouait dans son imagination. Il se voyait, lui, terrassé, empoigné par des mains brutales; il sentait des souffles chauds passer sur son visage, et tout cela faisait éclore en lui une sorte d'héroïsme de barrière…»