Il se leva, s'approcha de la fenêtre, et, sans oser soulever le rideau, regarda la rue. Sur le trottoir, un homme allait et venait à pas lents. Croyant que cet homme levait les yeux vers lui, il recula, sans cesser d'observer; pour la seconde fois l'homme leva les yeux. Alors, une sueur glacée descendit entre ses épaules. Le doute n'était plus possible. Cet homme attendait, guettait quelqu'un, et ce quelqu'un, c'était lui!… Il voulut chasser cette pensée absurde, mais il ne pouvait plus en détacher son esprit, et de nouveau les visions de lutte, qui l'avaient assailli tout à l'heure, s'étalèrent devant lui.

À l'heure des pires dangers, l'homme sentant sa faiblesse, redevient enfant. L'état du premier âge laisse en nous une trace si profonde, qu'elle reparaît aussitôt que notre raison, notre intelligence acquises, fléchissent. La raison de Coche, épuisée par les transes de la nuit se troublait insensiblement. Sa crainte se muait en une sorte d'hébétement si complet qu'il en arrivait à croire que tout n'était qu'illusion, fantaisie. Et dans cette minute poignante, il se mit à jouer involontairement au coupable, comme lorsqu'il était petit, il jouait tout seul à la guerre, à la chasse, à la fois général et soldat, chasseur et gibier, éprouvant tour à tour toutes les émotions, s'effrayant du bruit de sa voix et de la fureur de son geste, mimant pour un spectateur imaginaire qui était lui, les drames gigantesques et insoupçonnés éclos dans son âme d'enfant.

Dans ce jeu sinistre, il était naturellement le coupable. Il se savait surveillé du dehors. Devant sa maison, des hommes montaient la garde. D'autres se glissaient dans l'escalier. Il entendait les marches craquer lentement sous leurs pas. Le bruit cessait, puis reprenait. Un murmure étouffé de voix venait jusqu'à lui. Il distinguait bientôt des mots, des bribes de phrase:

— Il y est… Faites attention… Pas de bruit…

Et puis, plus rien… Que faire? Il était cerné de toutes parts… Sous ses fenêtres, des espions étaient postés. De ce côté, la fuite était impossible. Près de la cheminée une porte communiquant avec une chambre voisine était fermée par deux crampons de fer: jamais il n'aurait le temps de les faire sauter… Alors, quoi? Attendre, que la porte de ce palier s'ouvrît et foncer la tête basse sur les assaillants?… Oui, c'était bien cela…

Il prit son revolver, retira la baguette de sûreté, et accroupi dans l'angle de la fenêtre attendit… Les voix (rêve, jeu, réalité?) étaient plus distinctes. L'une disait:

— Au moindre geste… C'est convenu?

Le silence se fit. Pas une voiture ne passait dans la rue. La vie semblait s'être arrêtée soudainement. D'une pièce voisine, arrivait net et cassant, le tic-tac d'un réveil-matin… Tout à coup on frappa à la porte… La chose parut toute naturelle à Coche, non que l'idée lui vînt un seul instant que c'était le garçon entrant pour le service. N'était-il pas dans son jeu inconscient, traqué par la police? Elle était là, derrière cette porte… La logique voulait qu'il ne répondît pas: il se tint coi et assura son revolver. On frappa une seconde fois: même silence; soudain, la porte s'ouvrit. Il s'attendait si bien à la voir s'effondrer sous une poussée violente qu'il demeura stupéfait, oubliant que la veille, il avait omis de la fermer. À peine eut-il le temps de braquer son revolver, déjà des mains s'abattaient sur lui, maintenant ses épaules, tordant ses poignets. La surprise, la douleur furent si fortes, qu'il lâcha son arme, et se laissa passer les poucettes sans résistance. Alors seulement il comprit ce qui venait de se passer, que le jeu était devenu une réalité, et qu'il était pris. Il restait debout, arraché avec une telle violence à son espèce de rêve, que les événements les plus extraordinaires ne parvenaient plus à l'étonner. Peu à peu, avec la notion exacte des choses, le sang-froid lui revint; il entendit la voix narquoise du Commissaire qui disait:

— Mes compliments, Monsieur Coche!

Et cette voix suffit pour lui rendre le sentiment de la réalité.