Son ironie facile, un instant retrouvée après son arrestation, était tombée. La justice lui apparaissait comme une machine infiniment plus complexe qu'il n'avait cru, d'abord. À côté des policiers, des magistrats, des juges, restait cette chose obscure et formidable: Le Public.
Certes, en principe, la voix populaire s'éteignait aux portes du prétoire; certes les juges n'avaient pour les guider que leur connaissance des faits appuyée sur leur science des lois. Mais quel homme oserait se dire assez fort, assez juste, assez grand, pour se soustraire totalement à la volonté impérieuse des foules?… Un vrai coupable a presque autant à redouter le verdict du peuple que celui de ses juges. Les peines, quoi qu'on dise, varient avec les mouvements d'opinions. Tel crime, aujourd'hui puni de quelques mois de prison ne conduisait-il pas autrefois son auteur aux galères? Damiens, roué vif pour avoir porté à Louis XV un coup de canif insignifiant, aurait-il été condamné au vingtième siècle à plus de deux ans de prison pour insulte envers le chef de l'État?…
Le premier interrogatoire sommaire terminé, Coche fut enfermé dans une petite cellule du poste.
Derrière sa porte, il entendait causer les agents, et de temps en temps, l'un d'eux venait jeter un coup d'oeil sur lui, par un judas.
Vers midi, on lui demanda s'il avait faim. Il répondit: «Oui». Mais il avait la gorge serrée, et la seule pensée de la nourriture lui soulevait le coeur. Pourtant, pour ne pas avoir l'air trop ému, quand on lui tendit la carte d'un restaurant voisin, il fit son menu — au hasard d'ailleurs. On lui apporta sa viande toute découpée, et ses légumes, dans de petites assiettes épaisses et lourdes. À force d'avoir été heurtées et lavées, leur émail avait éclaté par endroit, et l'eau grasse s'infiltrant entre les fentes, y avait étendu des taches grises craquelées. Il essaya de manger, ne put avaler une bouchée, mais il but avidement sa bouteille de vin et sa carafe d'eau, après quoi, il se mit à aller et venir dans sa cellule, pris d'un désir de mouvement, d'air, de liberté. Sauf les menottes qui lui avaient un peu serré les pouces, il n'avait pas été maltraité. Il avait cru les agents plus brutaux, plus revêches, et s'était déjà préparé à parler haut, au nom de son droit d'homme innocent et devant être traité comme tel, tant que les tribunaux ne l'ont pas frappé. Il s'était imaginé, surtout, que lui-même serait bien différent de ce qu'il avait été.
Au cours des derniers jours écoulés, quand il réfléchissait à ce que serait son attitude après son arrestation, il croyait conserver sa vigueur et sa gaîté, quelques heures de prison avaient suffi à modifier ses pensées. Peu à peu, l'exceptionnelle gravité de son acte commençait à lui apparaître, et, avant même que d'avoir pris contact avec la justice, il s'effrayait de tout ce qui l'entourait. Cependant, toutes ses pensées avaient une conclusion rassurante.
«Quand j'en aurai assez, je ferai cesser la comédie, et voilà.»
Avec le jour tombant, ses idées prirent un tour plus triste.
Rien n'évoque mieux les douceurs de l'intimité, la chambre tiède, où brûle la bûche silencieuse, la lampe et le grand rond étalé sur la nappe, et la tiédeur de la bonne maison, que le petit froid traître qui, le soir, se répand dans les pièces sombres où viennent mourir assourdis, tous les bruits de la rue. Les agents groupés autour d'une table avaient allumé une mauvaise lampe, et l'odeur du pétrole se mêlait au relent de cuir et de drap mouillé qui le gênait depuis le matin. Pourtant, dressé sur la pointe des pieds, l'oeil au judas, il regardait avidement ces gens paisibles accoudés dans des poses lasses, et surtout cette lampe au verre ébréché, piqué de taches rousses, mais d'où venait un peu de la clarté qui lui manquait dans sa cellule. Vers six heures, on ouvrit sa porte. Il crut qu'on allait l'interroger, mais un agent lui passa le cabriolet et le poussa dans le poste. Il se trouva là avec deux pauvres diables déguenillés, un pâle voyou qui ricanait, la cigarette au coin des lèvres, et deux filles qui lui rappelèrent celle qu'il avait vue la nuit sur le boulevard Lannes. Un garde municipal fit défiler devant lui les prisonniers, les compta, puis un par un, les fit monter dans la voiture cellulaire qui stationnait devant la porte. Coche passa le dernier et entendit un des agents dire au garde en le désignant:
— Tâche un peu d'ouvrir l'oeil pour celui-là!