Il n'eut qu'un pas à faire pour traverser le trottoir, et, machinalement détourna la tête pour ne pas rencontrer les regards des badauds.

Comme il avait les mains liées, on dut l'aider à monter. On le fit entrer dans le dernier boxe. Il s'assit, les genoux heurtant les planches. La porte se ferma sur lui et la voiture, au trot de ses deux vieux chevaux, se mit en route, dansant sur le pavé.

Cette fois, la grande épreuve commençait. Elle s'annonçait dure, mais quelle joie ce serait pour lui de se jouer des magistrats, de la police; de les surprendre en flagrant délit d'erreur ou de partialité, et de leur arracher enfin, sans qu'en aucun moment, ils pussent se défier, ces interviews uniques qui le classeraient en tête des plus ingénieux parmi les journalistes…

Il se disait cela, plutôt pour se donner du courage que par conviction, conservant, il est vrai, l'espoir de retrouver sa bonne humeur et la lucidité de son esprit après une nuit de repos.

Le lendemain, et le jour qui suivit, il ne vit que ses gardiens.
Bien que la solitude lui pesât, il se sentit d'abord moins
angoissé qu'il ne l'avait été, lorsqu'il se promenait libre dans
Paris.

Tout le jour, il restait étendu sur son lit; la nuit il dormait assez bien, gêné seulement par la lumière de la lampe électrique placée exactement au-dessus de sa tête. Puis, peu à peu, la surveillance constante dont il était l'objet, l'irrita. Après avoir redouté la solitude, il la souhaita complète. La pensée que tous ses gestes étaient épiés, tous ses mouvements suivis, lui devint odieuse, et un doute, repoussé d'abord, puis, d'heure en heure plus poignant, grandit en lui:

«Pourquoi? Sur quel indice l'avait-on arrêté?»

Certes, il s'en doutait, mais, jusqu'ici, personne ne le lui avait déclaré d'une façon formelle, si bien qu'il se trouvait emprisonné, au secret, sans connaître officiellement la raison de son arrestation. Si pourtant il était accusé d'un autre crime? Vingt histoires de forçats reconnus innocents dans la suite venaient à son esprit. Il se sentait armé suffisamment pour se défendre contre une accusation dont il avait lui-même établi toutes les bases, mais non contre les charges que le seul hasard pouvait avoir amassées sur lui.

Quand son esprit parvenait à s'affranchir de cette angoisse, une autre question se posait:

«Comment avait-il pu être pris aussi vite? Quelle imprudence avait mis la sûreté sur sa trace? Qu'avait-on trouvé qui permît de le désigner formellement? Tout ce qu'il avait placé à dessein dans la chambre du crime, le bouton de manchette aussi bien que les bouts d'enveloppe, était destiné à fortifier, à appuyer des présomptions, mais il ne trouvait rien dans son attitude qui fût capable d'expliquer comment on avait été amené à chercher de son côté.»