Il se demandait si, dès la première heure, des forces inconnues ne l'avaient pas environné. S'il n'avait pas été suivi la nuit même du crime.
Il essayait de se remémorer tous les visages entrevus, dans la rue, au restaurant, à l'hôtel: Aucun ne répondait à l'idée qu'il se faisait de l'être mystérieux qui, durant quatre jours aurait évolué dans son ombre. Et là encore l'inconnu l'épouvantait.
D'invraisemblable qu'elle était d'abord, cette pensée lui sembla possible, de possible elle lui sembla probable, certaine…
«Ainsi, pensait-il, j'ai vécu quatre jours, accompagné d'un être qui ne m'a pas quitté, dont les regards pesant sur moi, m'ont peut-être dicté tous mes gestes!… Qui sait?… peut-être aussi, cet être fut-il mon maître avant mon entrée dans la maison du crime?… Si, pourtant, il m'avait suggéré l'idée de la comédie que j'ai jouée et que je joue encore?… Je serais en son pouvoir, je serais sa chose; il me dicterait mes actes, mes paroles… À travers les murs de ma prison, il substituerait sa volonté à la mienne, et moi, vivant, agissant et pensant, je ne serais plus qu'une loque avec la forme humaine, et l'apparence de la vie, l'apparence de la volonté?… Alors, s'il lui plaisait, demain, dans une heure, de me faire m'accuser d'un crime que je n'ai pas commis, d'effacer de ma mémoire les détails précis de cette nuit… j'obéirais encore?»
Son exaltation croissait de minute en minute. Il se mettait à écrire nerveusement, consignant les moindres faits de sa vie, les relisant pour s'assurer qu'ils s'enchaînaient logiquement, qu'il retrouvait dans ses notes la trace de sa pensée propre.
De tous temps, il avait redouté le merveilleux. Sans jamais parvenir à n'y pas croire, il n'osait nier l'influence des esprits, leur présence immatérielle dans le monde des vivants, leur intervention dans les événements de l'existence. Bien qu'il ne fût pas spirite, il ne s'était jamais senti le courage de rire devant une table tournante, et chaque fois qu'il avait entendu les coups mystérieux frappés par les pieds, il avait reçu la même commotion violente, et frémi du même doute menaçant.
Tout cela, loin de le pousser à l'aveu spontané de la supercherie, le réduisait à un état de faiblesse et de docilité prodigieux. Il se disait: «Si nul autre que moi n'a voulu ce qui arrive, je saurai délier ce que j'ai lié, dévider l'écheveau emmêlé par mes doigts; mais si des volontés supérieures m'ont fait agir, si je ne fus qu'un instrument entre les mains d'un autre… tout ce que je voudrais ne servirait à rien, puisque aussi bien je ne pourrais rien tenter, qui ne me soit dicté par celui auquel il est impossible que je n'obéisse pas…»
Bientôt il vécut dans un rêve, insensible à tout, attendant avec une patience et un fatalisme d'Oriental, que les événements, se succédant, voulussent donner corps à ses doutes. Ainsi coula en lui une sorte de bonheur vague, fait surtout d'indifférence, et le troisième jour, quand il monta en voiture pour se rendre au cabinet du juge d'instruction, il eut devant ses gardiens une attitude telle qu'ils crurent un instant que le secret avait abattu sa volonté, et qu'il avouerait avant un quart d'heure.