La légende se plaît à peindre les juges d'instruction avec une face maigre, des lèvres minces, et une lueur menaçante dans les yeux. Au dire de certains, leur regard aurait on ne sait quel pouvoir fascinateur pareil à celui des grands oiseaux de proie; par définition, le magistrat instructeur est le premier et le plus redoutable ennemi de l'accusé. Il est (malgré que la loi ait voulu garantir les prisonniers contre son caprice, son parti pris, son arbitraire), le maître de leur honneur, de leur liberté, de leur vie. Cynique et retors, il frôle le code, sans jamais le heurter; il n'a plus le droit de mettre le prévenu au secret, de l'interroger hors de la présence de son avocat, mais il tourne la difficulté en retardant sa comparution devant lui, en ne posant que des questions d'apparence assez simple pour ne pas éveiller ses craintes; et si, par aventure, le prévenu devinant le piège refuse de parler s'il n'est assisté de son défenseur, il souscrit à sa demande, se réservant de l'interroger dans la suite de telle sorte que l'avocat ne puisse lui être d'aucun secours.

Onésime Coche savait tout cela, et c'est pour en rendre compte avec toute l'exactitude possible, qu'il s'était engagé dans cette affaire.

Or, le juge était un petit homme tout rond, avec une figure replète, et de bons petits yeux qui semblaient rire sous les lunettes. Il fit asseoir le journaliste devant lui et fouilla dans ses dossiers tout en le regardant à la dérobée. Cet examen sournois acheva d'énerver Coche qui se mit à tapoter du bout du doigt sur le bord de son chapeau.

Un homme peut dissimuler sa pensée, mentir avec les yeux, conserver malgré tout un regard et une impassibilité tels que pas un de ses muscles ne bouge, réagir même contre la rougeur qui monte à son front ou la pâleur qui l'envahit, mais ses mains ne peuvent pas, ne savent pas mentir.

Nos mains ne nous appartiennent pas; notre volonté demeure sans prise sur elles; nos mains intelligentes, sottes, câlines ou brutales, sont les traîtresses que nous portons avec nous, et le juge ne quittait pas des yeux les mains de Coche. Quand il les vit frémir, il se dit que le moment de frapper le premier coup approchait; quand il les vit se crisper, il releva la tête et commença l'interrogatoire par quelques formalités indispensables: nom, âge, profession, etc., puis il reprit l'examen de ses dossiers tandis que Coche, de plus en plus énervé, crispait les poings sur ses genoux. Alors, jugeant la minute propice, sans autre préambule, le juge lui dit:

— Voulez-vous m'expliquer pourquoi vous avez brusquement disparu de votre domicile, et comment il se fait qu'on vous ait retrouvé il y a trois jours dans un hôtel borgne de l'avenue d'Orléans?…

Coche s'attendait à toute autre entrée en matière aussi ne fût-ce pas d'une voix aussi assurée qu'il l'eût souhaitée, qu'il répondit:

— Je désirerais avant de vous renseigner sur ce point, savoir pour quel motif je suis ici.

— Vous êtes ici parce que vous avez assassiné M. Forget, boulevard Lannes.

Coche respira. Jusqu'à cette minute, bien que la chose fût invraisemblable, il n'avait pu oublier sa première crainte: «Si j'étais accusé d'un autre crime?» Il répliqua donc avec un étonnement qu'il avait trop longuement préparé pour bien le jouer: