Mais, peu à peu, une terreur l'envahit:

—Si je ne l'avais pas tué, pourtant! S'il aillait sortir mutilé, sanglant, et m'accuser, et dire: c'est Camus qui m'a poussé.

A cette pensée, une vision de gendarmes, de juges passa devant ses yeux, et il enfouit sa tête dans l'oreiller.

Au matin, il se leva, brisé de fatigue. La neige tombait sans arrêt. Tout le jour, il resta, assis auprès de la fenêtre, les yeux perdus entre le ciel épais et la campagne blanche, regardant parfois sa femme aller et venir. Elle avait les joues pâles, les yeux battus, et tressaillait au craquement d'une branche, à l'aboiement sonore et lointain d'un chien de ferme. Elle se sait à coudra, sans rien dire, puis laissa tomber l'ouvrage sur ses genoux…. Le crépuscule descendit. La nuit vint. Camus, pour la première fois, rompit le silence.

—A quoi penses-tu? Tu ne peux plus coudre, il fait noir….

Elle murmura: «C'est vrai» et alluma la lampe. Il s'aperçut que de grandes larmes avaient laissé une traînée luisante sur ses joues; il détourna la tête.

Il ne ferma pas l'oil de la nuit, et, au soleil levant, reprit sa place de la veille, près de la fenêtre, le regard invinciblement attiré vers ce même coin d'horizon, devinant sous le tapis plus épais et plus blanc le trou dans lequel l'autre avait roulé.

Ce fut ainsi pendant cinq jours; puis, un après-midi, la neige ayant cessé de tomber et le soleil jaunissant les nuages, il vit tournoyer un vol de corbeaux. Cela faisait sur le ciel morne une tache très noire et mouvante. De temps en temps, un des oiseaux se laissait choir, puis remontait, et d'autres descendaient, d'autres encore….

D'abord, il suivit machinalement leur manège, et, soudain, leurs cris traversant le silence, une réflexion lui vint:

—Mais ils sont au-dessus du trou…! Alors…? Ils viennent là, attirés par quelque chose… par une proie… par le corps de l'autre…!