—On n'a pas le droit… Enlevez-moi ça…

Le lendemain, il demanda timidement:

—Un piquet?…

Devant les cartes, il reprit un peu de gaieté. Mais hargneux, mauvais joueur, quand la partie ne s'annonçait pas bonne pour lui, ses dents se serraient, il crispait les poings. Seule la menace de la camisole le calmait et il se remettait à jouer en griffant la table, grondant des injures et des jurons entrecoupés. Il avait pris son gardien en haine, suivait du regard le moindre de ses gestes, avec des yeux incendiés de tigre qui guette l'instant propice pour sauter sur sa proie, si bien que, pour éviter un drame, on lui en donna un nouveau.

Il le considéra d'abord avec méfiance. Bien qu'il eût souhaité étrangler le premier avec joie, il s'était en quelque manière habitué à ses façons, à sa parole tantôt brusque, tantôt blagueuse; il s'était habitué à le haïr, surtout, et cela lui manquait. Pourtant, le nouveau lui ayant, à son tour, proposé un piquet, il accepta. A ce moment, il en était au trentième jour de cellule, et commençait à s'inquiéter, à se tourner dans son lit jusqu'à l'aube.—Il gagna, fit une seconde partie, la gagna encore, et ainsi jusqu'au soir tombant. Jamais, depuis quatre semaines, la journée n'avait fui pour lui si légère. Il aimait le jeu, moins pour les émotions que pour la victoire, et puis—il osait à peine se l'avouer—chaque partie était pour lui une réussite, et la perte l'irritait et le terrifiait à la fois. Cette nuit-là, il dormit bien. A peine levé, il demanda les cartes et se remit à jouer et à gagner.

Le gardien, auquel on avait fait la leçon, s'appliquait à perdre. Ranaille, apaisé, ne pensait plus à rien. Les heures et les jours passaient tristes et lents. Au bout d'une huitaine, sa veine ne se démentant pas, il conçut quelques soupçons. A différentes reprises, le gardien avait omis de compter un quatorze ou une quatrième et joué en véritable apprenti, lui laissant, comme à plaisir, prendre l'avantage. Il l'observa, fut sur le point de le lui dire; mais à la fin, sa conviction étant faite, songeant non pas: «Il perd exprès», mais: «Il a peur de gagner», et éprouvant quelque orgueil à faire peur, même enchaîné, il se tut, satisfait: car la peur est un hommage pour la brute; c'est son respect.

Ainsi quelques après-midi s'écoulèrent encore, mais l'échéance du quarantième jour approchant, le condamné fut repris par ses frayeurs nocturnes. Le jeu ne suffisait plus à engourdir sa pensée. Au bout de deux ou trois parties, il repoussait les cartes, le regard vague, les traits tirés:

—J'en ai assez.

Et il fallait le prier:

—Allons… voyons… je voudrais ma revanche, une fois…