Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon:
—Il sait, lui, peut-être?…
Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon gardien saura un jour avant moi, tout un jour… le dernier… et nous serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini… ça y est… Il aura ça derrière son front!…»
Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante, guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale.
Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant:
—C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long!
L'autre répondit:
—C'est bon signe… Un piquet?
Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu, s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya:
—Qu'est-ce que…