L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite:

—Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière. Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé. Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai… C'est des loques. Puis, la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise… alors les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage… Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as peut-être pas tant souffert que moi… tu as mangé, tantôt… et moi, depuis deux jours… j'ai faim…

Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage sous l'haleine de l'autre.

—Tu vois que le marché est bon… Tu as peur qu'elle soit fausse?
Tiens… écoute-la sonner… La voilà… Donne-moi tes sous…

Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue.

—Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi!

—Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir… Ils n'en veulent pas… Donne…

—Non… Non… Au revoir!…

Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit l'autre à la gorge:

—Donne-les…