Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et sans un soupçon.
Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez sans doute les derniers.
Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et s'épongea le front.
Il reprit:
—Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses hommages. A quoi je m'en suis aperçu?… A des gestes, à des mots, à des «rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice, faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi.
Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli. Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de rien.
Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux: elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix.
Encore des années; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir me poussant, une pensée me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'à mon âge toutes les heures sont gagnées, et qu'il fait bon, au déclin de la vie, quand la journée s'achève, savoir où l'on reposera sa tête pour l'éternité. J'avais assez vécu, ayant été heureux, et je songeais, avec une grande douceur, à la tombe abritée sous les arbres penchés, aux fleurs qui l'orneraient, à la dalle de marbre…
J'en parlai à ma femme, elle sourit:
—J'ai réfléchi à tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond du cimetière de Montmartre, dans un coin très calme et perdu, j'ai choisi notre place, où nous dormirons côte à côte.