A travers la cloison, il entendait la bonne aller et venir, mettant le couvert.

Il déchira l'enveloppe et lut:

«Mon enfant chéri,

«Je sens que l'heure de l'éternel adieu est proche. Je m'en vais sans faiblesse, et presque sans regret, puisque tu es un homme maintenant et que le temps est loin où je t'étais indispensable. J'ai conscience d'avoir été une mère irréprochable. Mais, un très lourd secret dort entre nous, que je n'eus pas le courage de te révéler, qu'il est nécessaire pourtant que tu saches.

«Celle que tu as aimée, respectée par-dessus tout, celle à qui tu contais tes peines de tout petit et tes tristesses d'homme, ta maman, mon chéri, est une grande coupable:

«Tu n'es pas le fils de celui que tu as toujours appelé «père». Il y a eu dans ma vie un grand, un immense amour, et mon seul crime est de ne l'avoir pas avoué. Ton père, ton vrai père, existe. Il t'a vu grandir de loin, et t'aime, je le sais. Tu es à l'âge où l'on peut prendre les plus graves décisions. Toute ta vie est à refaire, si tu le veux. Tu peux être riche demain, si tu trouves en toi le courage qui m'a manqué. L'acte que je commets est lâche, je le sais… Ayant mal vécu, je ne pouvais que mal mourir. Cent fois j'ai été sur le point de fuir cette maison, de t'emporter avec moi. L'énergie m'a fait défaut… Il eût suffi de peu de chose pour me la donner, sans doute: un soupçon… une parole mauvaise… Mais rien!… Pas un nuage…»

Il s'arrêta, écrasé par cette révélation.

Ainsi, sa mère avait eu un amour!… Elle avait pu porter si longtemps ce secret. Elle avait pu parler, sourire, sans qu'un tressaillement trahît sa faute et son remords! Et lui, jadis impitoyable aux faiblesses des autres femmes, lui pour qui tout orgueil, toute vénération, toute joie se résumaient en ce seul mot: «Maman!…» il avait grandi là, étranger, vivante insulte à ce brave homme qui n'avait eu pour lui que tendresse et bonté!…

Toute son enfance se levait devant lui. Il se revoyait petit, petit, passant par les rues de la ville, donnant la main à son papa… Il grandissait… Une très grave maladie le tenait durant de longs mois entre la vie et la mort, et il voyait encore son papa assis à son chevet essayant de sourire avec des larmes dans les yeux… Le temps passe… Les affaires vont mal, et ce sont d'autres souvenirs, plus aigus, plus poignants… les conversations qu'il écoute, le soir, pelotonné dans son lit. La mère parle peu; le papa dit: «Je me restreindrai… Je ne fumerai plus, je n'irai plus au café… Mes vêtements sont encore très bons… Il ne faut surtout pas que le gamin pâtisse… C'est un mauvais moment à passer, voilà tout… En rognant de-ci, de-là, nous pourrons lui donner des douceurs… Les petits ont toute la vie devant eux pour souffrir… A quoi bon les attrister si tôt!…»

Et voilà l'homme qu'elle a trompé!…