—Descendons… Nous irons faire un tour au Bois.

Sans lever les yeux, je répondis:

—Non, je suis fatigué. Restons.

Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je tâchai de l'interrompre:

—Tais-toi, veux-tu?… Tais-toi, je t'en prie…

Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule. Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne pouvais obtenir?… Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je vis aussi la femme tombant, sans un cri.

En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois, on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher. Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards. Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.

Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire, son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le saisir, de le toucher.

On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés, pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent, me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait. J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde, qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque, ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation.

Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où ils allaient aboutir.