Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne, loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de paysan… Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.

Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en achèterai un autre.

Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, c'est peu de chose!… Il est joli… on dirait d'un bijou, d'un bibelot coquet… Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant.

… Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. Il est aussi très froid… Il m'effraie un peu… C'est mystérieux, cette arme qui dort… Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe aiguë et la lame tranchante… Ça, rien: Il faut savoir… Je ne veux pas le conserver… Je le vendrai, dès demain… Oh! le vendre?… Je le donnerai… Eh bien! non! Je le jetterai…

Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque temps. Je le regarde trop… C'est bien naturel, n'est-ce pas?… Il est là, comme un témoin muet… Décidément, je ne le conserverai pas une heure de plus.

… J'écris toujours, avec cette arme devant moi.

—Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?… Je les imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder… d'abord, puis, leur résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher leurs yeux du pistolet?… s'ils ne sont pas invinciblement attirés, fascinés?…

Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?—Le plus dur, ce doit être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en sentir le froid…

… Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche… j'appuie le canon contre ma tempe… Ce n'est pas une sensation autrement désagréable… Un tout petit frisson… ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la chair…

Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible… C'est la seconde où l'on presse la détente… le dernier ordre que l'âme va donner à la machine…