J'arrivai enfin à la haie. M'arrachant la figure et les mains, je la franchis. De toute la vitesse de mes jambes je dévalai le coteau. Mais lui avait coupé au court, et me barrait la route, juste comme j'entrais dans une ferme abandonnée où je comptais bien l'égarer. Il se précipita sur moi à coups de pied, à coups de poing. Je tapais, moi aussi, comme un furieux. Je le pris à la gorge. Il cessa de cogner, et me saisit à bras-le-corps. Il me serrait à m'étouffer. Je voyais ses yeux qui lui sortaient de la tête. Mes jambes s'enchevêtraient dans les siennes. Il essayait de me mordre…

Mais, tout à coup, le terrain manqua sous nos pas. Il ouvrit les bras… je le lâchai… j'entendis à la fois son hurlement d'épouvante et le mien… Je me sentis tomber… tomber… et soudain, sous ce bras, sous l'aisselle, j'éprouvai une douleur terrible.

Il me sembla que j'avais été agrippé au vol… Quand je revins à moi, je ne compris d'abord ni où j'étais, ni comment j'étais retenu… Quelque chose m'arrachait les chairs de l'épaule et du bras. Mes deux pieds pendaient dans le vide… j'ouvris les yeux. Au-dessous de moi, quelque chose luisait, quelque chose de noir qui tremblait, où je voyais danser de petites lumières. J'essayai d'écarter les bras. Mais le mouvement que je tentai à gauche, me fit hurler de douleur.—J'étendis la main droite, et de ma paume ouverte, je cognai un mur froid, humide et gluant. Mes talons battaient aussi un mur, et, à chaque coup, cela faisait un bruit profond, comme un coup de pierre sur un tonneau vide.

Et voilà que, mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, je vis devant moi, tellement près que si j'avais pu allonger la main, je l'aurais frôlée, une masse noire qui pendait à la paroi et tressaillait…

Petit à petit, dans cette masse d'abord confuse, je distinguai des bras… des jambes… et une tête… une effrayante tête aux yeux chavirés, à la bouche tordue… la tête de l'homme qui, tout à l'heure, avait roulé avec moi!…

Alors, seulement, je compris. En nous débattant, nous nous étions appuyés sur des planches qui recouvraient l'orifice d'un puits depuis longtemps abandonné. Les planches, pourries sans doute, avaient cédé sous notre poids, et, dans notre chute, nous avions été agrafés par deux crochets, vous savez, ces crochets qu'on mettait autrefois dans les puits pour y suspendre dans des paniers les bouteilles à rafraîchir, histoire d'éviter de dérouler la corde jusqu'en bas.

Nous étions pris, embrochés, comme des moutons à l'étal: moi, par l'aisselle, lui—je le voyais maintenant—par le flanc, le ventre déchiré, le corps pendant: d'un côté, les jambes, les cuisses—de l'autre, le tronc, la tête et les bras…

Jusqu'ici je n'avais entendu d'autre bruit que celui que je faisais moi-même en essayant de me débattre.—L'autre, en face, se mit à râler, et, dans le puits, son râle ronflait et s'allongeait avec un accent effroyable… En même temps, j'entendais un petit clapotis… toc… toc… toc… comme de l'eau qui tombe, goutte à goutte dans un vase… L'homme saignait lentement dans l'eau par sa terrible blessure… Je ne sais pas pourquoi, mais d'entendre ce gémissement, cela diminuait ma peur… Vous comprenez, je sentais quelqu'un, quelque chose près de moi…

Cela dura ainsi longtemps, très longtemps, puis l'obscurité commença de se dissiper. Le matin venait doucement… L'obscurité diminua encore… L'homme râlait plus court. Je vis, distinctement, dans ses moindres détails son effrayante tête… ses mains aux doigts crochus… les ronds que sur l'eau morte du puits faisaient les gouttes de son sang. Puis, la plainte se ralentit. Le corps eut une ou deux secousses. Il me sembla que la tête se tournait violemment vers moi, que les yeux cherchaient mes yeux, que la bouche s'ouvrait pour me crier encore: Gredin!… Canaille!… Plus rien… même plus le murmure des gouttes… le silence…

Devant ce mort, la peur, une effroyable peur s'empara de moi. Je ne sentais plus ma douleur. Je n'avais dans la tête qu'une pensée: j'étais là seul, perdu. Nul ne songerait à me chercher dans ce puits. J'y mourrais de souffrance, de faim. Crier? Appeler au secours? A quoi bon! Pas de chemin à proximité… Pourtant, je criai! j'appelai au secours… Rien. Personne ne répondit.