Le jour était venu tout à fait. Le soleil devait être haut sur l'horizon. Le coin de ciel que je pouvais apercevoir était d'un bleu sans tache… Je grelottais d'angoisse et de froid. Je sentais, je devinais cependant, que sur terre il faisait chaud, très chaud, car nous étions dans les premiers jours du mois d'août.
Je n'osais plus regarder le corps inerte. Je n'osais plus risquer un mouvement, un geste, tant le moindre tressaillement me causait d'intolérables souffrances.
Alors, dans mes oreilles, j'entendis un bourdonnement lointain, puis plus net et plus proche. Il me sembla que des brins d'herbe frôlaient ma figure. J'ouvris les yeux. Ah! ce n'était pas un rêve, un cauchemar! J'avais bien entendu. Ce qui bourdonnait autour de moi, c'étaient des mouches, des centaines, des milliers de mouches qui volaient près du corps immobile… près du mien!
Je ne sais plus combien de temps cela dura. Je sais seulement que je me sentis devenir fou. Autant que je pus raisonner, je me rendis compte que midi arrivait, ensuite que le soleil s'éloignait… Puis, le corps autour de qui dansaient les mouches me parut descendre insensiblement… glisser… glisser. J'entendis un grincement d'étoffe qu'on déchire… Le corps descendit plus vite… un autre grincement… un craquement comme quand on laisse traîner une brique le long d'un mur en pierres mal jointes… le bruit violent de quelque chose de lourd tombant dans l'eau du puits… Des gouttes rejaillirent jusqu'à moi. J'ouvris les yeux.
Le corps avait disparu. A sa place, un crochet tout rouge où se balançait un chiffon de drap… Après, je ne me souviens de rien.
On m'a raconté dans la suite qu'un gamin qui passait par là, s'étant penché pour jeter des cailloux, avait appelé au secours. D'après ce que j'ai calculé, j'étais resté là près de dix-huit heures.
Maintenant, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de m'y laisser mourir. J'ai guéri, du corps, mais je peux dire qu'il ne s'écoule pas une heure sans que ça me revienne dans les yeux. Voilà vingt-cinq ans que j'ai devant moi cet homme accroché par le flanc, vingt-cinq ans que je vois sa figure, que je suis son corps déchiré, que je sens sur ma face les gouttes d'eau du puits…
—Et la femme? demandai-je.
Il me dit à mi-voix:
—Folle.